Patrimoine

L’Aa, le petit fleuve qui a façonné Saint-Omer et son marais

L'Aa, le petit fleuve qui a façonné Saint-Omer et son marais

C’est un fleuve au nom minuscule, deux lettres à peine, mais qui a tout d’un grand pour le Pays de Saint-Omer. L’Aa naît dans les collines de l’Artois et se jette dans la mer du Nord à Gravelines, après avoir traversé et surtout drainé le marais audomarois. Sans lui, pas de marais, pas de faubourgs maraîchers, pas de Saint-Omer telle qu’on la connaît.

Son nom si court en a fait une star des grilles de mots croisés, où l’Aa figure comme un classique du genre. Mais derrière cette curiosité se cache un fleuve de caractère, sauvage en amont, canalisé en aval, façonné par des siècles de travail humain. Remonter son cours, c’est raconter l’histoire d’un pays d’eau et des hommes qui l’ont domestiqué.

De Bourthes à Gravelines, 89 kilomètres

L’Aa prend sa source à Bourthes, dans les hauteurs du Boulonnais, à environ 122 mètres d’altitude. De là, elle parcourt quelque 89 kilomètres avant de rejoindre la mer du Nord à Gravelines. Un parcours modeste à l’échelle des grands fleuves français, mais un dénivelé marqué qui donne à sa partie amont un vrai tempérament de rivière vive.

Son nom lui-même parle d’eau. Aa se rattache à une racine germanique ancienne, que l’on retrouve dans le vieux néerlandais aha, signifiant tout simplement eau ou rivière. Le fleuve draine un bassin d’un peu plus de 1 200 kilomètres carrés à cheval sur le Pas-de-Calais et le Nord, et débite en moyenne une dizaine de mètres cubes par seconde à son embouchure.

L’Aa sauvage et son coude géologique

En amont, l’Aa est un cours d’eau vif qui creuse une vallée verdoyante à travers le pays de Lumbres. Près de Wavrans-sur-l’Aa et d’Elnes, elle décrit un coude spectaculaire, hérité d’accidents géologiques anciens, qui a sculpté des coteaux calcaires aujourd’hui protégés pour leur richesse naturelle. C’est l’Aa la plus secrète, celle des pêcheurs et des randonneurs.

Cette partie haute conserve un caractère presque montagnard, avec ses pentes et ses eaux claires. Les coteaux de la vallée abritent une faune et une flore rares, typiques des pelouses calcaires du nord de la France. Loin de l’image plate que l’on se fait parfois de la région, la vallée de l’Aa sauvage rappelle que l’Artois a aussi ses reliefs et ses paysages accidentés.

Un fleuve canalisé par les moines

À l’approche de Saint-Omer, tout change. Dès le Moyen Âge, les moines, notamment ceux de l’abbaye Saint-Bertin, entreprennent d’aménager le cours de l’Aa pour alimenter leurs moulins et assainir le marais. À Blendecques, le fleuve se divise en plusieurs bras, la Haute et la Basse Meldyck, creusés dès le IXe siècle. L’Aa devient alors autant un ouvrage humain qu’un cours naturel.

À partir d’Arques, l’Aa canalisée est navigable jusqu’à la mer. Le canal de Neuffossé, dont les premiers travaux remontent au XIe siècle et qui devient pleinement navigable au XVIIIe siècle, en constitue le maillon décisif. C’est cette maîtrise de l’eau qui a permis à Saint-Omer de devenir, au fil des siècles, un port intérieur de premier plan, relié à la mer et aux Flandres.

L’Aa et le marais audomarois

C’est autour de Saint-Omer que l’Aa donne sa pleine mesure. Le fleuve et ses bras alimentent l’immense réseau du marais audomarois, un labyrinthe de canaux et de watergangs qui court sur des centaines de kilomètres et irrigue une quinzaine de communes. Ce marais est le seul de France encore cultivé de manière traditionnelle, sur des parcelles accessibles uniquement par barque.

Sans l’Aa, ce jardin sur l’eau n’existerait pas. Le fleuve fournit la ressource, les fossés la répartissent, et les maraîchers en tirent depuis des siècles légumes et productions maraîchères. Les faubourgs du Haut-Pont et du Lyzel, à Saint-Omer, sont nés de cette relation intime entre le fleuve, ses canaux et le travail patient des hommes du marais.

Les affluents et le pays traversé

En chemin, l’Aa reçoit plusieurs affluents qui dessinent le pays. Le Bléquin et le Thiembronne la rejoignent en amont, tandis que la Houlle, petite rivière artésienne d’à peine cinq kilomètres, s’y jette du côté de Watten, apportant l’eau qui fait la réputation de son genièvre. Chaque affluent raconte un morceau de terroir, une vallée, un village.

De la source à l’embouchure, l’Aa relie ainsi des lieux très différents : Bourthes et le Boulonnais, la vallée de Lumbres, Blendecques, Arques et sa cristallerie, Saint-Omer et son marais, puis Watten, Saint-Momelin et la plaine maritime jusqu’à Gravelines. Un seul fleuve, mais toute une géographie du nord de la France résumée sur moins de cent kilomètres.

Des Fontinettes au grand large

L’histoire de l’Aa canalisée est aussi une histoire d’ingénierie. Pour franchir une forte dénivellation entre le canal de Neuffossé et l’Aa, l’ascenseur à bateaux des Fontinettes, à Arques, souleva pendant des décennies les péniches d’une quinzaine de mètres, de 1888 jusqu’à 1967. Ce géant hydraulique, aujourd’hui monument, témoigne de l’intense trafic fluvial qui animait la région.

L’eau de l’Aa a fait tourner bien plus que des moulins : papeteries, tanneries, cressonnières, viviers et brasseries se sont installés le long de ses berges. Le fleuve a porté les matières premières de la cristallerie d’Arques et fait de Saint-Omer une ville marchande ouverte sur la mer. Une bonne part de la prospérité audomaroise est née sur ces eaux.

Suivre l’Aa aujourd’hui

Le fleuve se découvre aujourd’hui à pied, à vélo ou en barque. En amont, les sentiers de la vallée de l’Aa sauvage offrent de belles randonnées entre coteaux et eaux vives. En aval, les canaux du marais audomarois se parcourent en bacôve ou en escute, ces barques traditionnelles qui restent le meilleur moyen de comprendre ce paysage façonné par l’eau.

Deux petites lettres, mais un fleuve qui a tout fait : le marais, le port, l’industrie, les faubourgs. L’Aa mérite mieux que sa réputation de mot croisé. En le suivant, de sa source de Bourthes à son embouchure de Gravelines, on tient un fil conducteur idéal pour comprendre le Pays de Saint-Omer, ce territoire que l’eau a modelé de bout en bout.