Patrimoine

Alphonse de Neuville, le peintre des champs de bataille né à Saint-Omer

Alphonse de Neuville, le peintre des champs de bataille né à Saint-Omer

Il y a des tableaux que l’on a tous croisés sans connaître le nom de leur auteur. « Les Dernières Cartouches », cette poignée de soldats français retranchés dans une maison criblée de balles, en fait partie. La toile a marqué des générations, reproduite dans les manuels, les boîtes de chromos et les imageries patriotiques. Celui qui l’a peinte est né loin des champs de bataille qu’il a immortalisés : à Saint-Omer, le 31 mai 1836. Alphonse de Neuville a grandi dans l’Audomarois avant de devenir, à Paris, l’un des principaux peintres militaires de son siècle.

Derrière les fumées de poudre et les uniformes déchirés se cache le parcours d’un enfant du Pas-de-Calais qui se destinait d’abord à la marine. Retour sur la trajectoire d’un Audomarois qui a transformé la guerre franco-prussienne de 1870 en mémoire visuelle pour tout un pays.

Un enfant de Saint-Omer

Alphonse de Neuville voit le jour à Saint-Omer le 31 mai 1836, dans une famille plutôt aisée du nord de la France. Rien, à première vue, ne le destine au métier de peintre. Ses parents le voient ailleurs, et c’est vers la mer que sa jeunesse l’oriente d’abord. Le territoire audomarois, avec ses canaux, ses remparts et la proximité de la Côte d’Opale, est de ces régions où la mer n’est jamais bien loin de l’horizon.

Le jeune homme fréquente l’école navale de Lorient, en Bretagne, où l’on forme les futurs officiers de marine. C’est là, paradoxalement, que se joue sa vocation. Son professeur de dessin remarque chez lui un talent qui dépasse largement les croquis d’usage. Cette attention d’un enseignant pour un don encore informe va peser lourd dans la suite : elle confirme à de Neuville qu’il y a, dans sa main, autre chose qu’un futur marin.

De la marine à l’atelier

En 1854, Alphonse de Neuville quitte la voie de la marine pour celle de la peinture. Il entre dans l’atelier de François-Édouard Picot, un peintre académique reconnu qui forme alors de nombreux jeunes artistes parisiens. C’est l’apprentissage classique de l’époque : le dessin d’après modèle, la rigueur de la composition, la maîtrise du métier avant l’expression personnelle. De Neuville y trouve un cadre solide où canaliser le talent repéré à Lorient.

Un autre nom, plus prestigieux encore, croise son chemin de débutant. Eugène Delacroix, figure majeure de la peinture romantique, remarque le jeune Audomarois. Pour un artiste en formation, recevoir l’attention d’un maître de cette envergure vaut autant qu’un diplôme. De Neuville n’a pas encore trouvé son sujet, mais il dispose désormais d’un métier et d’encouragements de poids. Il lui manque une matière à sa hauteur. L’histoire, brutalement, va la lui fournir.

1870, la guerre comme sujet

La guerre franco-prussienne de 1870 bouleverse la France et, avec elle, la peinture de De Neuville. Loin de rester spectateur, l’artiste prend part au conflit comme garde national. Il ne peint donc pas la guerre depuis l’extérieur, en illustrateur appliqué, mais en homme qui en a vu et vécu quelque chose. Cette expérience directe imprègne toute son oeuvre à venir.

De cette épreuve nationale, de Neuville fait le coeur de son travail. Il se spécialise dans les scènes de 1870, ce moment de défaite et de résistance que la France de la IIIe République cherche à se réapproprier. Ses toiles donnent à voir des soldats ordinaires dans la tourmente : la fatigue, la peur, le courage des derniers carrés. C’est cette vérité du soldat, plus que la grandeur des états-majors, qui fait la force de sa peinture.

« Les Dernières Cartouches »

En 1873, Alphonse de Neuville peint l’oeuvre qui va sceller sa réputation. « Les Dernières Cartouches » montre un groupe de soldats français acculés dans une maison, faisant feu jusqu’à l’épuisement de leurs munitions. La scène condense tout ce que le peintre cherche à dire : la résistance désespérée, la dignité dans la défaite, l’héroïsme des hommes du rang. Le tableau touche immédiatement le public d’une nation qui panse encore les plaies de 1870.

Le succès dépasse le seul cercle des amateurs d’art. « Les Dernières Cartouches » compte parmi les oeuvres les plus chères vendues au XIXe siècle, ce qui dit assez la place qu’elle occupe dans l’imaginaire de l’époque. La toile sera reproduite à l’infini, jusqu’à devenir une icône populaire que des familles entières accrochent à leur mur. Peu de peintres peuvent se targuer d’avoir façonné à ce point la mémoire collective d’un événement.

La consécration officielle

La reconnaissance institutionnelle suit le succès public. En 1881, Alphonse de Neuville est fait officier de la Légion d’honneur. Cette distinction couronne une oeuvre devenue incontournable, portée par des toiles comme « Le Cimetière de Saint-Privat » ou « Le Bourget », autant de scènes tirées des combats de 1870. Le peintre n’est plus seulement populaire : il est consacré par la République.

Son rayonnement dépasse les frontières françaises. Certaines de ses oeuvres rejoignent les plus grandes collections du monde. On en conserve au musée de l’Ermitage, en Russie, et au Metropolitan Museum de New York. Pour un artiste né dans une sous-préfecture du Pas-de-Calais, voir ses toiles accrochées aussi loin témoigne d’une réussite qui n’a plus rien de local. La peinture militaire de De Neuville parle un langage que comprennent aussi bien Saint-Pétersbourg que Manhattan.

Une vie courte, une empreinte durable

Alphonse de Neuville meurt à Paris le 19 mai 1885, quelques jours avant son quarante-neuvième anniversaire. Une vie brève, donc, mais suffisamment dense pour avoir imposé un nom et un style. Il est inhumé au cimetière de Montmartre, dans cette capitale où s’était jouée toute sa carrière, des bancs de l’atelier Picot aux salons qui exposaient ses batailles.

Pour le Pays de Saint-Omer, de Neuville appartient à cette lignée d’enfants du territoire dont l’oeuvre a largement dépassé les remparts de la ville. Né à quelques pas de la cathédrale, formé d’abord à la marine avant de trouver sa voie dans la peinture, il rappelle que les destins audomarois empruntent parfois des chemins inattendus. Son nom complète celui des autres figures que la ville a vues naître, et ancre Saint-Omer dans la grande histoire de l’art du XIXe siècle.

Sur ses traces aujourd’hui

Pour qui veut prolonger la rencontre avec ce peintre du nord, le détour par le patrimoine artistique de Saint-Omer s’impose. Le musée de l’Hôtel Sandelin, installé dans un bel hôtel particulier du centre, offre un panorama des arts et du cadre de vie de l’Audomarois à travers les siècles. C’est l’endroit idéal pour replacer une figure comme de Neuville dans le contexte d’une ville qui a vu naître plus d’un nom devenu célèbre.

Flâner ensuite dans la vieille ville, entre les ruelles autour de la cathédrale Notre-Dame et les hôtels particuliers du centre, c’est marcher dans le Saint-Omer qui a vu grandir le futur peintre avant son départ vers la marine puis vers Paris. La prochaine fois que vous croiserez « Les Dernières Cartouches » au détour d’un livre ou d’un musée, vous saurez que la main qui a peint cette scène a d’abord appris à regarder ici, sur les bords de l’Aa.