Bien avant que Saint-Omer n’existe, le territoire qui deviendra le Pays de l’Aa était déjà un carrefour stratégique de premier ordre. Ici, aux confins du monde connu, une tribu celte, des légions romaines et une reine barbare ont posé les fondations d’une histoire longue de deux millénaires. Pour comprendre Saint-Omer, il faut remonter à Terwagne, au réseau de voies romaines qui irriguait la région et à la tragédie de Thérouanne, ville engloutie par la fureur d’un empereur.
Les Morins, une tribu celte à l’extrémité du monde
À l’âge du Fer, le territoire de l’actuel Pays de Saint-Omer est peuplé par les Morins, une tribu celte appartenant au groupe des Belges que Jules César évoque dans sa Guerre des Gaules. Il les qualifie même d’extremi hominum, les plus lointains des hommes, car leur territoire s’étend jusqu’aux rivages de la mer du Nord, à l’extrémité du monde gréco-romain. Les Morins sont des guerriers redoutables, difficiles à soumettre, qui profitent de leurs vastes forêts et marécages pour résister aux légions.
Leur principal centre de pouvoir, l’oppidum de Terwagne, occupe une position stratégique au coeur du territoire. Le nom, d’origine gauloise, est souvent traduit comme « le lieu où l’on pèse les taureaux », évocation possible d’un marché de bétail ou d’un rite religieux celte. En latin, la ville portera le nom de Tarvenna, dont la racine rappelle également le taureau (taurus). Ce site deviendra l’une des cités les plus importantes du nord de la Gaule.
La conquête romaine et le carrefour des voies
Après la conquête de la Gaule Belgique par César (57-51 av. J.-C.), Tervanna – le nom latin de Terwagne – devient un noeud routier d’une importance capitale pour l’Empire. Les voies romaines rayonnent depuis la ville dans toutes les directions, reliant le nord de la Gaule aux grandes métropoles impériales. C’est ici que converge l’une des routes les plus stratégiques du monde antique : la voie qui relie Rome à la côte, d’où l’on embarque pour la Bretagne romaine.
Cette route deviendra au Moyen Âge la célèbre Via Francigena, le grand chemin de pèlerinage et de commerce qui relie Rome à Canterbury. La section qui traverse le Pays de Saint-Omer prendra le nom de Chaussée Brunehaut, en hommage à Brunehaut, reine franque des VIe-VIIe siècles réputée pour avoir restauré et entretenu le réseau routier hérité des Romains. Dans le nord de la France, la règle est simple : toute chaussée Brunehaut repose sur un tracé romain.
Thérouanne, capitale épiscopale et cité prospère
À l’époque mérovingienne puis carolingienne, Thérouanne s’impose comme l’une des villes les plus puissantes du nord de la France. Elle devient le siège d’un évêché dont le territoire (le diocèse de Thérouanne) couvre une grande partie de l’actuel Nord-Pas-de-Calais et même une partie de la Belgique actuelle. La ville possède une cathédrale imposante, un chapitre de chanoines, des marchés florissants et une population conséquente. Elle résiste aux raids Vikings du IXe siècle et se relève de ses destructions, confirmant sa vitalité exceptionnelle.
Pendant plusieurs siècles, Thérouanne rayonne sur toute la région. Son évêché est l’un des plus anciens du nord de la Gaule, fondé au IVe siècle selon la tradition. Des milliers de pèlerins empruntent la Chaussée Brunehaut qui passe à ses portes, alimentant un commerce actif. La ville est, à tous les sens du terme, un carrefour de la chrétienté nordique.
1553 : Charles Quint rase Thérouanne
La chute de Thérouanne est l’une des destructions urbaines les plus radicales de l’histoire de France. Au XVIe siècle, le Pays de Saint-Omer est devenu possession de l’Empire des Habsbourg. Or Thérouanne constitue une enclave française en plein territoire impérial, un « caillou dans la chaussure » de Charles Quint qui résiste à son autorité et abrite des intérêts français.
En 1553, les troupes impériales s’emparent de la ville après un siège. Charles Quint, furieux de la résistance de la cité, donne l’ordre d’une destruction totale et sans appel : les murailles sont abattues, les bâtiments rasés pierre par pierre, et selon la tradition, du sel est répandu sur les ruines pour empêcher toute repousse. L’évêché, la cathédrale, les marchés, les maisons – tout disparaît. L’acte est délibérément symbolique : il ne doit rien rester de Thérouanne.
Un Pompéi du Pas-de-Calais
La destruction de 1553 a produit un effet paradoxal : en effaçant Thérouanne de la carte, Charles Quint l’a en quelque sorte fossilisée. Un nouveau village a été reconstruit à proximité, légèrement déplacé, mais l’emplacement de l’ancienne ville n’a jamais été réoccupé ni urbanisé. La vieille Thérouanne est donc restée enfouie sous un tapis végétal, comme une ville invisible.
Cette « fossilisation » fait de Thérouanne un site archéologique d’une richesse potentielle considérable. Sous le sol du village actuel et de ses alentours, des fondations, des substructions, des remparts en pierre et sans doute des objets de toutes natures attendent les archéologues. Vus du ciel ou depuis une hauteur, les contours de l’ancienne ville se distinguent nettement dans le parcellaire et le relief : les traces des remparts se lisent dans la végétation comme des cicatrices dans le paysage. Le vieux proverbe selon lequel « les morts parlent encore » n’a jamais semblé aussi juste qu’à Thérouanne.
L’héritage de Thérouanne pour Saint-Omer
La destruction de Thérouanne a eu une conséquence directe sur Saint-Omer : c’est à cette occasion que le siège épiscopal a été transféré dans la ville, élevant la collégiale Notre-Dame au rang de cathédrale. Saint-Omer héritait ainsi du prestige et de l’autorité religieuse de sa puissante voisine disparue. Ce transfert a profondément marqué l’identité de la ville, qui s’est construite en partie sur le souvenir et le legs de Thérouanne. La cathédrale Notre-Dame des Miracles que l’on admire aujourd’hui porte donc en elle, symboliquement, l’héritage de deux mille ans d’histoire ecclésiastique dans le Pays de l’Aa.



