Patrimoine

Le Pays de Saint-Omer à l’époque moderne : Vauban, les Jésuites et le First Folio de Shakespeare

Beffroi et mairie d'Aire-sur-la-Lys, style Renaissance flamande

Le XVIIe siècle marque pour Saint-Omer un tournant décisif : après des siècles sous domination flamande puis impériale, la ville rejoint définitivement le royaume de France. Ce rattachement ouvre une nouvelle ère, marquée par les grandes fortifications de Vauban, le rayonnement du collège des Jésuites à l’échelle européenne et, paradoxalement, la conservation sur place de certains des trésors bibliographiques les plus précieux du monde occidental.

Le traité de Nimègue, Saint-Omer devient française

Depuis 1553 et la destruction de Thérouanne, le Pays de Saint-Omer appartient à l’Empire des Habsbourg puis à l’Espagne. La ville est une place forte frontière entre la France et les Flandres espagnoles, convoitée par Louis XIV qui cherche à étendre ses frontières vers le nord-est. En 1677, les troupes françaises s’emparent de Saint-Omer lors des guerres contre les Provinces-Unies. Le traité de Nimègue (1678) entérine définitivement l’annexion : Saint-Omer est désormais française, et le reste depuis lors.

Ce rattachement tardif explique en partie le caractère particulier de Saint-Omer : ville aux accents flamands dans son architecture et sa culture, mais profondément intégrée dans le royaume de France à partir de la fin du XVIIe siècle. La frontière n’est plus là, mais son souvenir imprègne encore l’identité du territoire.

Vauban et les fortifications de Saint-Omer

Dès le rattachement de Saint-Omer à la France, Louis XIV comprend l’intérêt stratégique de la ville : elle est toujours sur la frontière, et si les Flandres françaises ont progressé vers le nord-est, la menace des coalisés reste réelle. Le roi fait appel au génial architecte militaire Sébastien Le Prestre de Vauban pour fortifier Saint-Omer selon les principes qui révolutionnent l’architecture défensive européenne.

Vauban est le maître de la fortification « en étoile » : des bastions angulaires disposés autour de la ville permettent à chaque partie des murailles d’être couverte par le feu d’un bastion voisin, éliminant les angles morts. À Saint-Omer, une citadelle en étoile est construite selon ces principes. Elle disparaîtra progressivement au fil des siècles, démantelée au XIXe siècle lorsqu’elle perd sa raison d’être. Il n’en reste aujourd’hui qu’un vestige : le bastion Saint-Venant, magnifiquement intégré dans un jardin public et qui donne encore une idée de l’ampleur de la construction d’origine.

Le beffroi d’Aire-sur-la-Lys, dernier geste de Louis XIV

En 1715, l’année même de la mort de Louis XIV, la ville d’Aire-sur-la-Lys obtient l’autorisation royale de construire un beffroi. Ce n’est pas un hasard : la ville avait su résister à plusieurs reprises et méritait d’être honorée. Mais Louis XIV, monarque absolu qui contrôle jusqu’aux symboles du pouvoir, concède le beffroi (symbole du pouvoir civil et des libertés communales) tout en veillant à ce que sa propre image soit représentée sur la façade de l’hôtel de ville voisin, sous les traits d’Apollon. Même dans un geste de générosité, le Roi-Soleil rappelle qui tient les rênes.

Le rayonnement du collège des Jésuites dans l’Europe catholique

Tout au long du XVIIe et du XVIIIe siècle, le collège des Jésuites de Saint-Omer est l’une des institutions éducatives les plus réputées de la catholicité. Sa renommée tient en grande partie à sa connexion avec l’Angleterre catholique : depuis la Réforme anglicane d’Henri VIII, les familles catholiques anglaises qui refusent d’abjurer leur foi ne peuvent accéder à une éducation conforme à leurs convictions en Angleterre. Le collège de Saint-Omer devient leur université de substitution.

Des générations d’Anglais catholiques feront le voyage jusqu’à Saint-Omer pour y recevoir une éducation humaniste de haute qualité. Cette réputation est telle que Voltaire lui-même, qui se méfiait de l’ordre des Jésuites, y fait allusion dans sa comédie L’Écossaise (1760), en faisant dire à un personnage : « tu me sembles bien subtil – c’est que tu as étudié à Saint-Omer. » La plaisanterie voltairienne confirme, en la raillant, la renommée intellectuelle du collège jésuite audomarois.

Napoléon et le premier lycée du département

La Révolution française abolit en 1764 la Compagnie de Jésus en France. Le collège des Jésuites de Saint-Omer ferme ses portes. Mais les bâtiments restent, et Napoléon Bonaparte, qui comprend mieux que quiconque l’importance de l’éducation pour former les cadres de son empire, décide de les réutiliser. En 1805, il crée dans l’ancien collège jésuite le lycée Alexandre Ribot, premier lycée du département du Pas-de-Calais. Pendant près d’un siècle, ce sera le seul établissement secondaire public de toute la région.

La bibliothèque : une Bible de Gutenberg et le First Folio de Shakespeare

Lorsque le lycée est créé en 1805, il hérite de la bibliothèque constituée pendant des siècles par les Jésuites et enrichie par la saisie des bibliothèques religieuses à la Révolution. Cette bibliothèque patrimoniale, qui appartient aujourd’hui à la communauté d’agglomération de Saint-Omer, est l’une des plus riches de France pour son fonds médiéval et moderne.

Parmi ses trésors les plus spectaculaires, un exemplaire de la Bible de Gutenberg – l’un des premiers livres imprimés au monde (vers 1455), dont il ne subsiste qu’une quarantaine d’exemplaires dans le monde entier. Mais la découverte la plus retentissante a eu lieu en 2014 : les chercheurs identifient dans les fonds de la bibliothèque un exemplaire du First Folio de Shakespeare, le premier recueil imprimé de l’oeuvre complète du dramaturge anglais, publié en 1623. Cet exemplaire, resté dans les collections de la bibliothèque depuis des siècles sans être identifié, est l’un des 235 exemplaires connus dans le monde et le seul conservé en France. Sa présence à Saint-Omer s’explique directement par la connexion historique entre le collège jésuite et la communauté catholique anglaise.

Un héritage intellectuel qui dure

Saint-Omer n’a pas connu la révolution industrielle de la même manière que ses voisines Arques ou Lens. Ville plus intellectuelle qu’ouvrière, elle a maintenu à travers les siècles une vocation éducative et culturelle qui lui vient directement des Jésuites. Le lycée Ribot, la bibliothèque patrimoniale et la cathédrale sont les trois piliers d’une identité de ville de lettres et de savoir qui distingue Saint-Omer dans le paysage du Pas-de-Calais. Cette continuité spirituelle et intellectuelle de l’époque jésuite au lycée napoléonien est l’un des fils rouges les plus fascinants de l’histoire de la ville.