Il dormait depuis des décennies sur les rayonnages d’une bibliothèque de sous-préfecture, mêlé à des milliers d’autres volumes anciens. En octobre 2014, un conservateur de Saint-Omer ouvre un gros livre du XVIIe siècle pour préparer une exposition, et comprend peu à peu qu’il tient entre les mains l’un des ouvrages les plus convoités au monde : un exemplaire du First Folio de Shakespeare, la toute première édition collective des pièces du dramaturge, imprimée à Londres en 1623.
La nouvelle fait le tour de la planète en quelques jours. Que faisait un tel trésor à la Bibliothèque d’agglomération du Pays de Saint-Omer, loin de Londres et des grandes collections universitaires ? La réponse plonge dans une histoire que la ville porte depuis des siècles : celle des Anglais catholiques venus chercher refuge dans l’Audomarois.
Qu’est-ce que le First Folio
Le First Folio porte ce nom parce qu’il s’agit du premier recueil rassemblant les pièces de William Shakespeare en un seul volume, publié à Londres en 1623, sept ans après la mort de l’auteur. Sans lui, une part entière du théâtre de Shakespeare nous serait sans doute restée inconnue : plusieurs pièces majeures n’avaient jamais été imprimées de son vivant et n’ont survécu que grâce à cette édition.
C’est dire la valeur, à la fois littéraire et marchande, de chaque exemplaire encore existant. Les spécialistes en recensent un nombre limité dans le monde, soigneusement répertoriés, et un tel volume s’estime aujourd’hui à plusieurs millions. Chaque réapparition est donc un événement suivi de près par les bibliothèques, les universités et les collectionneurs. Voilà pour le contexte général. Reste à comprendre comment l’un de ces livres a refait surface à Saint-Omer.
Une découverte au détour d’une exposition
L’histoire commence de façon presque banale. Rémy Cordonnier, alors âgé d’environ 31 ans et responsable des livres anciens de la bibliothèque, prépare une exposition sur la littérature anglaise. En parcourant les fonds, il tombe sur un volume du XVIIe siècle qu’il prend d’abord pour une édition tardive, sans grande rareté. C’est en l’examinant de plus près qu’un doute s’installe, puis une intuition de plus en plus difficile à ignorer.
Le livre est incomplet, il lui manque une trentaine de pages dont la page de titre, celle-là même qui aurait permis une identification immédiate. C’est précisément cette absence qui avait sans doute brouillé les pistes pendant si longtemps. Privé de son frontispice, l’ouvrage ne criait pas son identité. Il fallait l’oeil d’un spécialiste des livres anciens, et un peu de chance, pour que le rapprochement se fasse enfin.
L’authentification par un expert mondial
Une intuition ne suffit pas face à un objet d’une telle valeur. Pour trancher, la bibliothèque fait appel au professeur Eric Rasmussen, de l’université du Nevada, considéré comme l’un des plus grands experts du First Folio au monde. Lui seul, ou presque, connaît assez intimement ces volumes pour reconnaître les détails d’impression, les variantes typographiques et les traces propres à l’édition de 1623.
Le verdict tombe : l’exemplaire de Saint-Omer est authentique. Malgré ses pages manquantes, il reste complet à environ 94 pour cent, ce qui en fait un témoin précieux. Il s’agit du 231e exemplaire alors recensé dans le monde, et du deuxième seulement conservé en France. Pour la petite cité audomaroise, c’était entrer d’un coup dans la cartographie internationale du patrimoine shakespearien.
Les indices cachés dans le livre
Un livre ancien n’est jamais muet. Celui de Saint-Omer porte des annotations et des marques qui racontent son passé. On y lit notamment le nom « Neville », qui le relie à un élève du collège des jésuites anglais de la ville. Le volume avait donc bel et bien circulé dans ce milieu particulier, à une époque où le théâtre de Shakespeare était encore tout proche, presque contemporain.
Autre détail relevé par les spécialistes : des marques « PS », en latin, que l’on interprète comme « Praefectus Studiorum », soit le préfet des études. Ces inscriptions ancrent l’ouvrage dans le quotidien d’une institution scolaire, là où on l’utilisait peut-être pour enseigner la langue et la culture anglaises. Le First Folio de Saint-Omer n’était pas une pièce de musée intouchable, mais un livre qui a servi.
Le collège des jésuites anglais de Saint-Omer
Pour comprendre cette présence anglaise, il faut remonter aux guerres de religion. Persécutés dans une Angleterre devenue protestante, de nombreux catholiques cherchent à se former et à pratiquer leur foi sur le continent. Saint-Omer, alors hors du royaume de France et en terre catholique, accueille l’un de ces refuges : un collège des jésuites anglais où les familles fidèles à Rome envoient leurs fils étudier loin des interdits.
Ce collège a vécu, prospéré, puis essaimé au gré des soubresauts de l’histoire. Il est à l’origine, après plusieurs déménagements, de la célèbre école de Stonyhurst, aujourd’hui en Angleterre. Le First Folio retrouvé à Saint-Omer est donc bien plus qu’un beau livre égaré : c’est un vestige tangible de cette communauté anglaise exilée, et de la culture qu’elle a transportée avec elle de l’autre côté de la Manche.
Un fonds patrimonial parmi les plus riches de France
Si une telle pièce a pu sommeiller sans bruit à Saint-Omer, c’est aussi parce que la ville abrite un fonds de livres anciens d’une ampleur exceptionnelle. La Bibliothèque d’agglomération conserve l’un des ensembles patrimoniaux les plus riches de France, héritier des bibliothèques d’abbayes, de collèges et de communautés religieuses dispersées au fil des siècles.
Dans un tel océan de volumes, un livre dépourvu de page de titre pouvait passer longtemps pour un ouvrage de second rang. La découverte de 2014 a rappelé une vérité que connaissent bien les conservateurs : ces fonds recèlent encore des surprises, et chaque réexamen attentif peut faire ressurgir une part oubliée de l’histoire. Le First Folio n’est que la trouvaille la plus spectaculaire d’une collection qui en compte beaucoup d’autres.
Aller voir le fonds patrimonial aujourd’hui
Pousser la porte de la Bibliothèque d’agglomération du Pays de Saint-Omer, c’est entrer dans la mémoire écrite du territoire. Le fonds patrimonial, avec ses manuscrits, ses incunables et ses milliers de volumes anciens, se découvre lors de visites et d’expositions qui rendent ce patrimoine accessible. C’est l’occasion de mesurer, sur place, la profondeur d’une collection que la découverte du First Folio a fait connaître bien au-delà de l’Audomarois.
Cette empreinte anglaise, on la retrouve d’ailleurs en flânant dans la ville, entre les traces du passé religieux et les souvenirs des exilés d’outre-Manche. Shakespeare, le collège des jésuites, Stonyhurst : autant de fils qui partent de Saint-Omer pour rejoindre la grande histoire européenne. La prochaine fois que vous passerez par la cité audomaroise, un détour par sa bibliothèque vous rappellera qu’un trésor mondial peut sommeiller, des siècles durant, au coeur d’une ville de province.



