Saint-Omer n’est pas née d’un hasard géographique mais d’un choix délibéré : celui d’un évêque du VIIe siècle qui cherchait, loin des grandes voies de communication et protégé par les marécages, un lieu propice à la vie monastique. Ce choix fondateur allait engendrer l’une des villes les plus importantes du nord de la France médiévale, carrefour commercial, spiritual et politique pendant près de mille ans.
Saint Audomare et la fondation du Mons Sithiu
Vers l’an 640, Audomare (Omer en français), évêque de Thérouanne d’origine franque, décide de fonder une nouvelle église à l’écart des grandes routes, sur une modeste hauteur entourée de marécages que les textes anciens appellent le Mons Sithiu. Ce choix de l’isolement marécageux est typique de la spiritualité monastique irlando-franque de l’époque, qui recherche le désert, la solitude et la protection naturelle pour y établir des communautés religieuses.
La petite église fondée par Audomare sur cette hauteur va progressivement croître, s’enrichir et se transformer. Elle deviendra d’abord une collégiale, puis, des siècles plus tard, après la destruction de Thérouanne en 1553 et le transfert de l’évêché, l’actuelle cathédrale Notre-Dame des Miracles. Tout Saint-Omer est né de ce geste fondateur, de ce mont choisi par un évêque missionnaire comme lieu de prière et de vie communautaire.
L’abbaye Saint-Bertin, phare du christianisme nordique
Peu après la fondation de l’église du Mons Sithiu, un second monastère est construit en bas de la colline. Les deux établissements sont reliés par une rue qui deviendra l’épine dorsale de la future ville : la rue Saint-Bertin. Ce second monastère prendra le nom de son abbé le plus influent, Bertin, et deviendra l’une des abbayes les plus puissantes et les plus renommées du nord de la France médiévale.
L’abbaye Saint-Bertin est, au Moyen Âge, bien plus qu’un simple monastère : c’est un centre politique, culturel et économique majeur. Charlemagne lui-même s’y arrête lors de ses périples dans le nord de son empire. Des rois, des papes, des empereurs entretiennent des relations avec l’abbaye. Son scriptorium produit des manuscrits enluminés d’une qualité remarquable, qui sont aujourd’hui conservés pour partie à la bibliothèque patrimoniale de Saint-Omer Agglo. À l’apogée de sa puissance, Saint-Bertin possède des terres dans toute la région et exerce une influence sur des dizaines de villages et de paroisses.
La fin des Mérovingiens à Saint-Bertin
En 751, l’abbaye Saint-Bertin est le théâtre d’un événement qui change le cours de l’histoire de France. Childéric III, dernier roi de la dynastie mérovingienne, y est enfermé sur ordre de Pépin le Bref, qui s’empare du trône avec l’accord du pape. Childéric, après avoir été tonsuré (le crâne rasé selon le rite de dégradation royale des Francs), est contraint de prendre l’habit monastique. Il finit ses jours dans les murs de Saint-Bertin en 755. Avec lui s’éteint une lignée royale vieille de trois siècles : les Mérovingiens n’existent plus. Place aux Carolingiens. Saint-Omer a été, le temps d’une retraite forcée, le tombeau d’une dynastie.
L’abbaye sera fermée à la Révolution française, puis vendue comme carrière de pierre au XIXe siècle. Le temps et les hommes ont fait leur oeuvre : il n’en reste aujourd’hui que des ruines romantiques, fréquentées par les promeneurs et les amateurs de photographie. Ces vestiges, bien que fragmentaires, permettent encore de deviner l’ampleur de l’édifice médiéval.
Les comtes de Flandre et la motte castrale
Au IXe siècle, les raids Vikings ravagent le nord de la France. Thérouanne, exposée sur sa plaine et directement sur la Chaussée Brunehaut, souffre énormément. Saint-Omer, plus abritée dans ses marécages et perchée sur sa hauteur, offre une meilleure résistance. C’est ce qui attire l’attention de Baudouin Ier de Flandre, dit Baudouin Bras de Fer, premier comte de Flandre, qui fait construire au IXe siècle une motte castrale sur le Mons Sithiu, juste à côté de la collégiale.
Cette fortification féodale permet à Saint-Omer de résister aux assauts Vikings et d’asseoir l’autorité comtale sur la région. La motte castrale disparaît progressivement au fil des siècles : le château féodal est reconstruit en pierre, puis transformé en châtellenie (siège de l’autorité judiciaire et administrative du comte de Flandre), puis en prison. Aujourd’hui, il n’en reste plus qu’un bâtiment du XVIIIe siècle abritant une résidence d’artistes, mais les archives et le parcellaire permettent encore d’en reconstituer l’implantation d’origine.
La ville marchande et ses marais domestiqués
À partir du XIe siècle, Saint-Omer entre dans une phase d’expansion économique remarquable. Les marais qui entourent la ville, d’abord perçus comme des obstacles, sont progressivement domestiqués et mis en valeur : drainage des terres, création des watergangs (canaux), développement du maraîchage. Au début du XIIe siècle, la canalisation de l’Aa offre à Saint-Omer un débouché maritime vers la mer du Nord, transformant la ville enclavée en port fluvio-maritime capable de commercer avec toute l’Europe septentrionale.
Le commerce explose : draps, vins, céréales, produits maraîchers transitent par Saint-Omer. La ville atteint une population d’environ 40 000 habitants à son apogée médiévale, ce qui en fait l’une des plus peuplées de France à l’époque. Elle devient une ville de foires et de marchés, dotée de halles imposantes et d’une organisation marchande sophistiquée. Le fameux chou-fleur du marais de Saint-Omer, cultivé dans les watergangs, est déjà réputé dans toute la région.
La Via Francigena et le rayonnement spirituel
L’essor médiéval de Saint-Omer doit aussi beaucoup à la Via Francigena, ce grand axe de pèlerinage et de commerce qui relie Rome à Canterbury. Des centaines de milliers de pèlerins, de marchands, d’évêques et de souverains empruntent cette route au Moyen Âge, apportant avec eux argent, nouvelles, objets précieux et échanges culturels. Le Pays de l’Aa est littéralement traversé par ce courant de vie.
Le village de Wisques, dans le Pays de Saint-Omer, témoigne encore aujourd’hui de cette ferveur : on y trouve non pas une mais deux abbayes pour un minuscule village, une pour les hommes (abbaye Saint-Paul) et une pour les femmes (abbaye Notre-Dame). Cette concentration exceptionnelle est le signe d’un lieu chargé de spiritualité, fréquenté depuis des siècles par des pèlerins en route vers Rome ou Canterbury.
La guerre de Cent Ans aux portes de Saint-Omer
La prospérité médiévale de Saint-Omer est interrompue par une double calamité : la Peste Noire (1347-1352), qui décime la population de toute l’Europe, et la guerre de Cent Ans (1337-1453), qui ravage la France. Saint-Omer, proche de la côte et à la frontière avec les Flandres, est en première ligne des opérations militaires. En 1340, la première bataille terrestre de la guerre de Cent Ans se déroule sous ses murs, opposant les troupes françaises aux Anglais et à leurs alliés flamands, commandés par le traître Robert d’Artois – personnage célèbre des Rois Maudits de Maurice Druon. Saint-Omer résiste, mais la France ne s’en tirera pas indemne.
L’âge d’or bourguignon
Au sortir de la guerre de Cent Ans, le Pays de Saint-Omer entre dans la sphère d’influence des ducs de Bourgogne, qui ont su profiter de l’affaiblissement mutuel des Français et des Anglais pour construire un état puissant et prospère. Ce siècle bourguignon est souvent décrit comme un âge d’or pour les villes du nord de la France : raffinement artistique, richesse commerciale, rayonnement diplomatique. Saint-Omer bénéficie pleinement de cette période de relative paix et de splendeur culturelle, avant que le territoire ne bascule dans la sphère impériale des Habsbourg et que le destin de Thérouanne ne soit scellé.



