Patrimoine

Le collège des jésuites anglais de Saint-Omer, berceau de Stonyhurst

Le collège des jésuites anglais de Saint-Omer, berceau de Stonyhurst

Pendant deux siècles, des centaines de jeunes Anglais ont grandi à Saint-Omer sans jamais avoir le droit d’étudier dans leur propre pays. Fils de familles catholiques traquées par les lois anglaises, ils traversaient la Manche pour rejoindre une école pas comme les autres, posée en bordure des Pays-Bas espagnols, le plus près possible de leurs côtes. Cette école, fondée en 1593, allait devenir la plus grande institution catholique du monde anglophone après la Réforme. Et lorsque l’Histoire la chassa, elle emporta avec elle, de ville en ville, jusqu’à finir par fonder en Angleterre un collège qui existe encore aujourd’hui.

L’histoire est presque oubliée des Audomarois eux-mêmes, et pourtant elle a laissé dans la ville une empreinte anglaise dont on retrouve encore la trace. Retour sur le collège des jésuites anglais de Saint-Omer, ce berceau improbable d’une lignée scolaire qui mène tout droit à Stonyhurst.

Des catholiques anglais chassés de leur pays

Pour comprendre pourquoi une école anglaise s’installe à Saint-Omer, il faut remonter aux tensions religieuses de l’Angleterre élisabéthaine. Sous le règne d’Élisabeth Ire, les lois pénales contre les catholiques se durcissent. Pratiquer ouvertement sa foi devient dangereux, et envoyer ses fils dans une école catholique anglaise tient de l’impossible : ces établissements n’existent plus. Les familles fidèles à Rome se retrouvent devant un choix douloureux. Renoncer à transmettre leur religion, ou faire passer leurs enfants à l’étranger.

C’est cette seconde voie que choisissent beaucoup. Sur le continent, des prêtres anglais en exil organisent l’accueil de cette jeunesse. L’idée n’est pas seulement de la mettre à l’abri, mais de lui donner une instruction solide, dans l’espoir qu’une partie de ces garçons rentre un jour soutenir la communauté catholique restée au pays. Il manquait un lieu. Un homme va le créer.

1593, la fondation par le père Robert Persons

En 1593, le père Robert Persons, parfois orthographié Parsons, jésuite anglais en exil, fonde à Saint-Omer un collège destiné aux catholiques anglais laïcs. L’établissement n’a pas vocation à former uniquement de futurs prêtres : il s’adresse d’abord aux fils de bonne famille, ceux qui, dans une Angleterre apaisée, auraient simplement fréquenté l’école de leur comté. À Saint-Omer, ils reçoivent l’éducation classique que leur patrie leur refuse.

Le choix de la ville n’a rien d’un hasard. Saint-Omer se trouve alors en Artois, une province des Pays-Bas espagnols, hors de portée de la justice anglaise et sous la protection d’un souverain catholique. Surtout, l’endroit est aussi proche que possible des côtes anglaises. Un fils embarqué discrètement depuis un port du sud de l’Angleterre pouvait rejoindre le collège en un trajet réduit, ce qui comptait pour des familles vivant dans la clandestinité religieuse.

La plus grande école catholique du monde anglophone

Ce qui n’était au départ qu’un refuge prend vite de l’ampleur. Au fil des décennies, le collège des jésuites anglais de Saint-Omer devient un établissement de référence, le plus important de tout le monde anglophone catholique après la Réforme. Toute une communauté anglaise gravite autour de lui, avec ses maîtres, ses élèves, ses traditions importées d’outre-Manche, au coeur d’une ville flamande de l’Artois.

L’enseignement y suit le modèle jésuite, réputé dans toute l’Europe pour sa rigueur : langues anciennes, rhétorique, théâtre scolaire, formation morale. Pour des générations de jeunes Anglais, Saint-Omer n’est pas un simple lieu de passage, c’est le décor de toute leur adolescence. Ils y apprennent, y prient, y nouent des amitiés qui les suivront toute leur vie, dans une langue et une foi qu’ils ne peuvent vivre librement chez eux.

L’âge d’or des années 1720 à 1762

Le collège connaît sa période la plus brillante au XVIIIe siècle, dans les décennies qui vont de 1720 à 1762 environ. La maison est alors au sommet de son rayonnement. Elle attire un public nombreux, sa réputation est établie, et la présence anglaise à Saint-Omer fait partie du paysage ordinaire de la ville depuis si longtemps qu’on ne l’imagine plus autrement.

Cette prospérité repose sur un équilibre fragile, suspendu à la tolérance des autorités et au contexte religieux européen. Tant que la France et l’Espagne restent des terres d’accueil pour les jésuites, le collège prospère. Mais le vent tourne au milieu du siècle, et l’institution, si solidement implantée qu’elle paraisse, va se retrouver brutalement menacée dans son existence même.

1762, l’expulsion et le grand départ

En 1762, la France décide d’expulser les jésuites de son territoire. Le collège de Saint-Omer est frappé de plein fouet. La plupart des maîtres et des élèves doivent plier bagage et quittent la ville pour Bruges, où ils tentent de reconstituer leur école. Un collège plus modeste subsiste malgré tout à Saint-Omer, mais le coeur de l’institution a basculé de l’autre côté de la frontière.

L’errance ne s’arrête pas là. En 1773, après une nouvelle secousse, la communauté se déplace une fois encore et s’installe à Liège. Pour ces familles d’exilés, c’est une histoire dans l’histoire : après avoir fui l’Angleterre, les voilà contraints de fuir de ville en ville, emportant à chaque fois leurs livres, leurs traditions et le nom de leur école. Le fil n’est pourtant jamais rompu.

1794, le retour en Angleterre et la naissance de Stonyhurst

Le dénouement survient à la faveur de la Révolution française. En 1794, depuis Liège devenue à son tour incertaine, la communauté entreprend une dernière migration et regagne enfin l’Angleterre, le pays que ses fondateurs avaient dû quitter deux siècles plus tôt. Elle s’établit à Stonyhurst, dans le Lancashire, et y fonde le collège du même nom.

Stonyhurst n’est pas une école nouvelle : c’est la descendante directe du collège de Saint-Omer, la même institution qui a simplement déménagé une dernière fois, après Bruges et Liège. La boucle est bouclée. L’école née pour mettre à l’abri des Anglais hors d’Angleterre est rentrée chez elle. Aujourd’hui encore, Stonyhurst College revendique cette filiation et fait remonter son origine à la fondation audomaroise de 1593.

Un nom dans le First Folio de Shakespeare

Cette histoire croise une autre curiosité audomaroise : le précieux exemplaire du First Folio de Shakespeare conservé à Saint-Omer. Sur ce volume figure le nom de « Neville », rattaché à un élève du collège des jésuites anglais. Un détail manuscrit qui relie soudain deux trésors de la ville, la mémoire d’un livre rarissime et celle d’une école aujourd’hui disparue.

Ce genre d’indice rappelle à quel point la présence anglaise a irrigué la vie de Saint-Omer. Des garçons venus d’outre-Manche, des livres qui circulaient dans leurs malles, des noms qui se retrouvent des siècles plus tard sur des pages que l’on croyait anonymes. Le collège n’était pas une enclave fermée, mais un foyer culturel bien vivant, en lien constant avec l’Angleterre.

Ce qu’il reste de cette histoire dans la ville

Que reste-t-il aujourd’hui de ce long chapitre anglais ? Le visiteur attentif perçoit, en arpentant le vieux Saint-Omer, qu’une partie de la ville a vécu pendant deux siècles au rythme d’une communauté venue d’ailleurs. Pour saisir cette empreinte, le mieux est de relier les lieux entre eux : la bibliothèque d’agglomération, qui veille sur le fameux First Folio, et le centre historique, où l’on imagine sans peine les élèves d’autrefois.

L’office de tourisme du Pays de Saint-Omer renseigne sur les visites du patrimoine et les expositions qui évoquent, au fil des saisons, ce passé singulier. La prochaine fois que vous entendrez parler de Stonyhurst, l’un des grands collèges catholiques d’Angleterre, souvenez-vous qu’il a poussé sa première racine ici, en bordure de l’Audomarois. C’est aussi cela, l’empreinte d’une ville : avoir abrité, et même fait naître, une histoire que l’on raconte aujourd’hui de l’autre côté de la Manche.