Il y a des familles qui traversent un siècle d’histoire de France sans jamais quitter la première ligne. Les Carnot sont de celles-là, et le maillon central de cette chaîne est né à Saint-Omer. Lazare Hippolyte Carnot voit le jour dans la cité audomaroise le 6 octobre 1801, entre un père déjà légendaire et un fils qui deviendra président de la République. Entre les deux, lui, l’homme du milieu, a mené sa propre carrière politique sur près de soixante ans, fidèle à une idée républicaine qu’il a portée jusque dans les fondations de la Troisième République.
On le connaît moins que son père, le grand Carnot, et moins que son fils, le président assassiné. Pourtant, sans lui, la dynastie n’aurait pas tenu. Retour sur le parcours d’un Audomarois qui fut tour à tour exilé, écrivain, ministre, député et sénateur, et qui mourut au moment précis où son nom de famille atteignait le sommet de l’État.
Né à Saint-Omer dans l’ombre d’un père légendaire
Quand Hippolyte naît à Saint-Omer en cet automne 1801, son père est déjà un personnage considérable. Lazare Nicolas Marguerite Carnot, révolutionnaire et général, a gagné le surnom d’Organisateur de la Victoire pour avoir réorganisé les armées de la République en pleine tourmente. L’enfant grandit donc avec un patronyme qui pèse, associé aux grandes heures de la Révolution et de l’Empire.
Il est le deuxième fils de la maison. Son frère aîné, prénommé Sadi comme le sera plus tard le neveu, deviendra l’un des pères de la thermodynamique, cette branche de la physique qui décrit la transformation de la chaleur en mouvement. La fratrie Carnot illustre déjà ce qui fera la singularité de la famille : un même nom qui rayonne à la fois dans les sciences et dans la politique, en partant d’une naissance sur les bords de l’Aa.
L’exil, puis le retour en France
La chute de Napoléon, en 1815, bouleverse la trajectoire du jeune homme. Compromis par son engagement, son père doit s’exiler. Hippolyte, encore adolescent, part vivre avec lui hors de France. Ces années d’exil le forment loin du pays, dans un climat de défaite et de proscription qui marque durablement les familles attachées à l’héritage révolutionnaire.
Il ne rentre en France qu’en 1823, à plus de vingt ans. L’expérience de l’exil n’est pas anodine pour comprendre l’homme : elle ancre chez lui une fidélité aux idées de son père et une méfiance envers les régimes qui condamnent leurs opposants au bannissement. De retour, il ne choisit pas immédiatement la politique. C’est par les lettres et la pensée qu’il commence à se faire un nom propre.
L’écrivain et le saint-simonien
Les premières années du retour sont placées sous le signe de la littérature et de la philosophie. En 1828, Hippolyte publie les Chants helléniens, qu’il traduit de l’allemand du poète Wilhelm Müller. C’est un travail d’érudit autant que d’homme de lettres, signe d’une formation nourrie pendant l’exil et d’un goût pour les langues et la poésie.
Mais c’est vers les idées sociales qu’il se tourne bientôt. Carnot rejoint le mouvement saint-simonien, qui rêve d’une société réorganisée autour de l’industrie, de la science et du progrès. Il signe en 1830 un Exposé de la doctrine saint-simonienne et collabore au journal Le Producteur, l’un des organes de ce courant. Cet engagement intellectuel prépare le politique : la conviction que l’État doit instruire et élever les citoyens ne le quittera plus.
De la révolution de Juillet aux bancs de l’Assemblée
L’année 1830 fait basculer Hippolyte Carnot dans l’action. La révolution de Juillet, qui chasse Charles X, le trouve aux premières loges, et il y joue un rôle actif. Pour un fils de proscrit, ce soulèvement contre la monarchie restaurée a valeur de revanche autant que de combat politique.
La décennie suivante l’installe dans la vie parlementaire. De 1839 à 1849, il est député de Paris. Il y défend une ligne républicaine et progressiste, héritière à la fois de son père et de ses années saint-simoniennes. Le passage de l’écrivain au député ne se fait pas par opportunisme : c’est le prolongement logique d’une pensée qui veut transformer la société, et qui cherche désormais les leviers concrets pour le faire.
Ministre de l’Instruction publique en 1848
La révolution de février 1848 et la proclamation de la République lui confient le poste où il laissera sa trace la plus durable : ministre de l’Instruction publique. C’est là que les idées du saint-simonien se traduisent en mesures concrètes. Convaincu que la République ne tiendra que par l’éducation, il s’attache à élargir l’accès au savoir bien au-delà des bancs de l’école traditionnelle.
Il fonde une éphémère École d’administration destinée à former des serviteurs de l’État, soutient des cours du soir pour les adultes et encourage la création de petites bibliothèques accessibles au plus grand nombre. Il fait aussi augmenter le salaire des instituteurs, ces hommes de terrain sur lesquels repose l’instruction des campagnes. Beaucoup de ces intuitions annoncent les grandes lois scolaires que la République mettra en place quelques décennies plus tard.
L’architecte discret de la Troisième République
Après les années troublées du Second Empire, la République renaît dans la douleur au lendemain de la défaite de 1870. Carnot, fidèle à son camp, se fait réélire député en 1871, cette fois dans le département de Seine-et-Oise. Il rejoint la Gauche républicaine et prend part à un chantier décisif : l’élaboration des lois constitutionnelles de 1875, ces textes qui donnent enfin à la Troisième République un cadre durable.
Sa contribution est reconnue dès cette année-là. Le 16 décembre 1875, il est nommé sénateur inamovible, une fonction réservée à quelques figures que la République veut honorer et conserver. Le vétéran des combats de 1830 et de 1848 devient ainsi l’un des sages d’un régime qu’il a aidé à fonder, après l’avoir si longtemps espéré.
Un père, un fils, un destin présidentiel
L’histoire d’Hippolyte Carnot se referme sur une scène presque romanesque. Son fils aîné, Marie François Sadi Carnot, est élu président de la République. Le vieil homme, qui a connu l’exil, les barricades et les bancs ministériels, voit ainsi son propre nom porté à la magistrature suprême du pays.
Il ne profitera guère de ce couronnement familial. Lazare Hippolyte Carnot meurt le 16 mars 1888, trois mois seulement après l’élection de son fils à la présidence. Trois générations, un même attachement à la République : le grand-père organisateur des victoires, le père bâtisseur des institutions, le fils chef de l’État. Saint-Omer se trouve au point de départ de cette lignée hors du commun.
Saint-Omer, berceau d’une dynastie d’exception
Se promener aujourd’hui dans le vieux Saint-Omer, c’est arpenter la ville qui vit naître ce maillon central des Carnot. Les ruelles autour de la cathédrale Notre-Dame, les façades du centre ancien et les abords de l’Aa composent encore le décor d’une cité qui, à l’aube du XIXe siècle, mettait au monde des enfants promis à de grands destins. La sous-préfecture du Pas-de-Calais peut s’enorgueillir d’avoir donné à la France un ministre, un sénateur et le père d’un président, tous trois issus d’un même berceau.
Carnot n’est d’ailleurs pas un cas isolé. Le pharmacien Joseph Bienaimé Caventou, qui isola la quinine, le mathématicien Joseph Liouville, ou encore l’homme d’État Alexandre Ribot, comptent eux aussi parmi les enfants de l’Audomarois dont le nom a dépassé les remparts. À chaque fois, c’est la même leçon : les grandes trajectoires ne naissent pas qu’à Paris. Elles partent parfois d’une ville de province, sur les bords d’une rivière flamande, pour gagner les sommets de la science et de l’État. C’est aussi cela, marcher dans Saint-Omer : croiser, à chaque coin de rue, les commencements discrets de l’histoire de France.



