Il y a des saveurs qui traversent les siècles sans qu’on le sache. À Clairmarais, en bordure du marais audomarois, les moines cisterciens brassaient déjà leur bière au Moyen Âge. L’abbaye, fondée en 1140, vivait au rythme de ses cultures et de ses fermentations, comme tant d’autres communautés monastiques qui faisaient de la bière une boisson du quotidien autant qu’une ressource. Puis l’histoire a tout balayé, et le savoir-faire s’est tu pendant près de deux siècles.
Aujourd’hui, ce silence est rompu. Une brasserie installée dans la ferme cistercienne, juste à côté des ruines de l’abbaye, a redonné vie à ces bières d’antan. Et l’aventure ne s’arrête pas là : en s’associant au chantier naval voisin, elle a fait naître une bière qui raconte tout un territoire, de l’abbaye aux barques du marais. Voici l’histoire d’un héritage remis en fût.
Une abbaye qui brassait sa propre bière
L’abbaye cistercienne de Clairmarais est fondée en 1140, en lisière de ce grand marais qui fait la singularité de l’Audomarois. Comme la plupart des monastères de l’ordre, elle vit largement en autarcie : on y cultive, on y élève, on y transforme. La bière y a sa place, boisson de table sûre à une époque où l’eau ne l’est pas toujours, fabriquée sur place à partir de céréales du domaine.
Ce mode de vie a façonné le paysage pendant des siècles. Le marais lui-même, avec ses parcelles cultivées et ses voies d’eau, doit beaucoup à ce patient travail monastique. Brasser n’était pas un loisir mais une part du fonctionnement de la communauté, au même titre que les récoltes ou l’entretien des canaux. La bière de Clairmarais appartenait à ce monde-là, discret et autosuffisant.
La fin d’un monde après la Révolution
La Révolution sonne le glas de l’abbaye. Privée de sa communauté, elle décline rapidement et change de fonction au gré des besoins de l’époque. Le lieu sert de hangar de stockage, puis est exploité pour son salpêtre, ce composant recherché pour la fabrication de la poudre. Ce qui fut un centre spirituel et agricole devient peu à peu une carrière de matériaux et un entrepôt.
Le démantèlement fait le reste. Des bâtiments médiévaux, il ne subsiste que des ruines, témoins fragiles d’une grandeur passée. Une chose, pourtant, a traversé l’épreuve : la ferme cistercienne du XVIIe siècle, préservée à côté des vestiges. C’est ce bâtiment rescapé qui, des siècles plus tard, allait offrir un toit au retour de la bière de Clairmarais.
Le retour de la bière, deux siècles plus tard
L’histoire reprend avec Laurent Delafosse, qui investit cette ferme cistercienne jouxtant les ruines. C’est là qu’il installe la Brasserie de l’abbaye de Clairmarais, avec une ambition claire : renouer le fil interrompu et faire renaître les bières d’antan. Après près de deux siècles d’interruption, on brasse de nouveau au pied de l’abbaye.
Le geste a quelque chose de réparateur. Brasser à nouveau sur le site même où les moines le faisaient, ce n’est pas seulement produire de la bière, c’est rendre un peu de vie à un lieu meurtri par l’histoire. La ferme préservée, longtemps simple survivante du démantèlement, redevient un lieu de production. Le passé cistercien n’est plus seulement une affaire de ruines à contempler, il a retrouvé une odeur, celle du malt et du houblon.
Une rencontre avec les Faiseurs de Bateaux
En 2024, le chantier naval de Saint-Omer fête ses quinze ans. Les Faiseurs de Bateaux, c’est l’atelier qui perpétue la construction des barques traditionnelles du marais, ces bacôves et ces escutes sans lesquelles l’Audomarois ne serait pas tout à fait lui-même. Pour marquer l’anniversaire, la brasserie de Clairmarais s’associe au chantier et imagine une bière à part : la bière des Faiseurs de Bateaux.
L’idée est belle parce qu’elle relie deux savoir-faire du même marais. D’un côté, l’art de brasser hérité des moines ; de l’autre, l’art de construire les bateaux qui glissent encore sur les canaux. Deux traditions nées du même territoire, longtemps menacées d’oubli, qui se retrouvent le temps d’une cuvée. La bière devient alors le trait d’union entre l’abbaye et les barques.
Ce qu’il y a dans la bouteille
La recette puise dans l’héritage tout en regardant vers le marais. Elle reprend la bière double de l’abbaye de Clairmarais, titrant 6°, à laquelle s’ajoute de l’orge malté fumé au bois de chêne. Et pas n’importe quel bois : celui des chutes de bacôves, ces planches récupérées de la construction des barques. Le détail n’est pas anecdotique, il fait littéralement entrer le chantier naval dans la composition de la bière.
Dans le verre, cela donne une robe légèrement dorée et un caractère reconnaissable, avec des accents boisés et une pointe de fumé. Une bière de marais, en somme, où le chêne des bateaux vient signer une recette monastique. On la boira, bien sûr, avec modération : son intérêt tient autant à ce qu’elle raconte qu’à ce qu’elle offre au palais.
Une bière qui construit des bateaux
Ce qui distingue vraiment cette cuvée, c’est sa dimension solidaire. Pour chaque bouteille vendue, 40 centimes sont réinvestis par les Faiseurs de Bateaux dans la construction d’une escute ou d’un bacôve. Acheter cette bière, c’est donc participer, à sa modeste échelle, à la fabrication d’une barque traditionnelle de plus sur le marais.
Le cercle se referme joliment. Le bois de la barque parfume la bière, et la vente de la bière finance la barque suivante. Plutôt qu’une simple opération anniversaire, le projet installe un soutien concret à un artisanat fragile. Chaque bouteille devient une petite planche de la prochaine escute, une manière de faire vivre un patrimoine en le buvant, ou plutôt en le partageant.
La découvrir aujourd’hui
Pour goûter à cet héritage, le mieux est de pousser jusqu’à Clairmarais, à quelques minutes de Saint-Omer, là où la brasserie a pris ses quartiers dans la ferme cistercienne. La visite a un sens supplémentaire quand on la prolonge sur l’eau : une sortie en bacôve sur le marais, déjà racontée sur ce site, permet de comprendre d’où viennent ces barques que la bière contribue à faire renaître. On part alors du verre pour remonter jusqu’au geste qui construit les bateaux.
L’abbaye de Clairmarais, dont nous avons par ailleurs retracé l’histoire sur ce site, complète idéalement la promenade : devant ses ruines et sa ferme préservée, la dégustation prend tout son relief. C’est là le sens d’un vrai terroir, un fil qui relie le marais, l’abbaye et les barques traditionnelles, et qu’une bouteille suffit parfois à raconter. À consommer, comme il se doit, avec modération.



