Il y a une manière de découvrir Saint-Omer que ne soupçonnent pas les voyageurs pressés : par l’eau, à hauteur de roseaux, dans une longue barque à fond plat qui avance presque sans bruit. Cette barque a un nom, le bacôve, et elle raconte à elle seule l’histoire d’un territoire pas comme les autres. Le marais audomarois, qui s’étend aux portes de la ville, est le dernier marais maraîcher encore cultivé de France. On y fait pousser des légumes sur des parcelles entourées d’eau depuis des siècles, et c’est par ces mêmes canaux que les hommes y circulent.
Embarquer pour une croisière dans le marais, c’est donc bien plus qu’une promenade touristique. C’est emprunter les chemins liquides qu’ont tracés des générations de maraîchers, glisser entre les jardins flottants et tendre l’oreille à un silence rare, à peine troublé par le clapotis de la rame. Voici ce que l’on voit depuis un bacôve, et comment préparer sa sortie.
Le bacôve, barque de travail devenue invitation au voyage
Le bacôve est la grande barque traditionnelle de l’Audomarois. Longue, large, à fond plat pour ne pas se prendre dans la vase, elle servait autrefois au transport des marchandises et du bétail à travers le marais. Quand il fallait conduire une vache d’une parcelle à l’autre, ou rapporter au marché les choux et les choux-fleurs récoltés sur les jardins, c’était le bacôve qui faisait le travail. On le manœuvrait à la rame ou à la perche, lentement, en composant avec le courant et la largeur des canaux.
À côté de lui existe une cousine plus petite, l’escute, elle aussi à fond plat, taillée pour se faufiler dans les canaux les plus étroits. Aujourd’hui, le travail agricole s’est en partie reporté sur des barques à moteur, et le bacôve a trouvé une seconde vie : il est devenu le bateau des croisières et des promenades. Glisser dedans, c’est voyager dans un objet qui n’a presque pas changé de forme depuis des générations, conçu d’abord pour l’eau peu profonde et les passages serrés.
700 km de canaux classés réserve de biosphère
Pour comprendre l’attachement des Audomarois à leur marais, il faut prendre la mesure du lieu. Plus de 700 km de canaux et de watergangs, ces fossés qui drainent et irriguent les parcelles, quadrillent une zone humide d’une richesse exceptionnelle. L’UNESCO ne s’y est pas trompé en classant le marais audomarois réserve de biosphère, une reconnaissance qui salue autant la nature préservée que la manière dont les hommes l’entretiennent depuis des siècles.
Ce statut n’a rien d’anecdotique. Le marais est un milieu fragile, à l’équilibre entre la terre et l’eau, qui n’existe que parce que des maraîchers continuent de le cultiver. Sans eux, les canaux s’envaseraient, les parcelles se refermeraient, et ce paysage unique disparaîtrait. La promenade en barque participe à faire connaître et aimer ce patrimoine vivant, et donc à le défendre.
Le dernier marais maraîcher cultivé de France
C’est sans doute le détail qui frappe le plus les visiteurs : ici, on cultive encore. Le marais audomarois est le dernier marais maraîcher de France où des producteurs font pousser des légumes sur des parcelles cernées par l’eau, accessibles en barque. Au fil de la sortie, on longe ces jardins ourlés de berges, où poussent selon les saisons les légumes qui ont fait la réputation du lieu, à commencer par le chou-fleur, emblème de l’Audomarois.
Croiser un maraîcher au travail, sa barque chargée de cageots ou d’outils, fait partie des images que l’on rapporte d’une croisière. Le marais n’est pas un décor figé pour touristes, c’est un lieu de production qui vit au rythme des récoltes. Cette dimension agricole, bien réelle, donne à la balade une saveur particulière, loin des paysages naturels désertés par l’homme. Ici, l’eau, la terre et le travail forment un tout indissociable.
Ce que l’on voit depuis la barque
Une fois installé dans le bacôve, le regard change. On découvre le marais par en dessous, au ras de l’eau, entre les berges plantées de roseaux et les saules qui se penchent. Les watergangs s’ouvrent les uns après les autres, certains larges comme une avenue, d’autres si étroits que les branches se rejoignent au-dessus de la tête. Le silence est l’un des grands plaisirs de la sortie : pas de moteur, juste le bruit de la rame qui plonge et ressort.
La faune n’est jamais loin. Hérons, foulques, poules d’eau et canards peuplent les berges, et avec un peu de chance et beaucoup de discrétion, on aperçoit les oiseaux qui font la richesse ornithologique du marais. Au fil des saisons, le décor se transforme : vert tendre et floraisons au printemps, fouillis végétal en été, couleurs rousses et brumes du matin à l’automne. Chaque sortie offre un visage différent du même paysage.
Des ateliers qui font vivre la tradition
Si le bacôve glisse encore sur les canaux, c’est aussi parce que des passionnés continuent de le construire. Autour de Saint-Omer et de Clairmarais, des ateliers perpétuent le savoir-faire de la fabrication de ces bateaux à fond plat, et certains proposent des sorties en barque dans la foulée. Les Faiseurs de Bateaux, par exemple, font partie de ces structures où l’on peut à la fois découvrir comment naît un bacôve et embarquer pour une promenade sur le marais.
Cette transmission a son importance. Un bacôve est un objet artisanal, pensé pour un milieu précis, et chaque bateau construit prolonge un geste hérité. Confier sa balade à un atelier qui fabrique ses propres barques, c’est s’assurer une sortie menée par des gens qui connaissent le marais de l’intérieur, capables de raconter ses canaux, ses légumes et ses histoires aussi bien que de manier la rame.
À pied, à vélo, ou au fil de l’eau
La barque n’est pas la seule porte d’entrée du marais. Le réseau de sentiers et de chemins permet aussi de le découvrir à pied, le long des berges, ou à vélo sur les itinéraires qui en font le tour. Chaque mode de déplacement révèle une facette différente : le vélo pour couvrir du terrain et relier Saint-Omer aux villages alentour, la marche pour prendre le temps d’observer, la barque pour entrer au cœur des parcelles, là où la terre ferme s’arrête.
Beaucoup de visiteurs combinent les approches sur une même journée : une promenade à pied le matin, une croisière l’après-midi, ou l’inverse. Le marais est assez vaste pour qu’on y revienne plusieurs fois sans en faire le tour, et assez accessible pour qu’une première sortie donne immédiatement envie d’y retourner à une autre saison.
Réserver sa sortie : nos conseils pratiques
Pour une croisière en bacôve, le plus simple est de réserver à l’avance, surtout en belle saison où les places partent vite. Les sorties se concentrent autour de Saint-Omer et de Clairmarais, et plusieurs prestataires se partagent le marais : l’office de tourisme du Pays de Saint-Omer reste le meilleur point de départ pour connaître les départs, les durées et les conditions du moment. On y orientera aussi les familles, les barques étant en général accessibles à tous, à condition de respecter quelques consignes simples de sécurité.
Côté saison, le printemps et l’été offrent les conditions les plus agréables, avec une nature en pleine activité et de longues journées de lumière. L’automne, plus calme, séduit les amateurs de brumes et de couleurs. Prévoyez de quoi vous protéger du soleil ou d’une averse, des chaussures qui ne craignent pas l’humidité, et un peu de patience pour observer la faune. Une dernière chose : laissez le téléphone dans la poche un moment. Le silence du marais, à la rame, est un luxe qu’on ne goûte vraiment qu’en levant les yeux.



