Il y a des paysages que l’on traverse sans les voir vraiment, et le marais audomarois en fait partie. Vu de la route, ce n’est qu’une étendue plate, quadrillée de canaux et de roseaux, quelque part entre Saint-Omer et Clairmarais. Vu de l’intérieur, c’est tout autre chose : le plus grand marais humide du Nord-Pas-de-Calais, environ 3 700 hectares, et surtout le dernier marais maraîcher encore cultivé en France. Des familles y font pousser légumes et salades sur des parcelles que l’on rejoint en barque, comme on le faisait il y a deux siècles.
Pour comprendre ce territoire avant de s’y aventurer, un lieu sert de porte d’entrée : la Maison du Marais. C’est là que l’on apprend à lire ce dédale d’eau et de terre, et c’est là aussi que l’on descend dans une curiosité qui ne ressemble à rien d’autre dans la région, un sous-marin posé au coeur des marais.
Un marais comme il n’en existe plus ailleurs
Le marais audomarois n’a pas grand-chose d’un marais ordinaire. Sur ses 3 700 hectares, l’eau ne stagne pas : elle circule dans plus de 700 kilomètres de canaux et de watergangs, ces fossés creusés au fil des siècles pour drainer, irriguer et relier les parcelles entre elles. Ce réseau, on l’a façonné main après main, génération après génération, pour transformer une zone humide en terre nourricière.
Ce qui le rend unique tient en quelques mots : c’est le dernier marais maraîcher cultivé du pays. Ailleurs, ces cultures sur l’eau ont disparu, remplacées par des terres asséchées ou abandonnées. Ici, des maraîchers continuent de produire choux-fleurs, salades et légumes de saison sur des îlots accessibles seulement par bateau. Visiter la Maison du Marais, c’est d’abord saisir cette singularité avant de la voir de ses propres yeux.
Descendre dans le sous-marais
C’est l’attraction qui surprend tout le monde, petits et grands. La Maison du Marais propose un espace immersif baptisé le sous-marais, conçu comme un véritable sous-marin. On y descend, on referme derrière soi, et l’on bascule dans l’univers aquatique du marais comme si l’on glissait sous la surface des canaux. L’idée est aussi simple qu’efficace : faire ressentir ce que l’on ne voit jamais d’ordinaire, la vie cachée sous l’eau et la frontière mince entre la terre et le liquide.
À l’intérieur, panneaux pédagogiques et installations ludiques racontent le fonctionnement de cet écosystème. On comprend pourquoi l’eau circule, comment les watergangs ont été tracés, ce qui distingue un marais vivant d’une zone humide laissée à elle-même. Le format plaît particulièrement aux familles : les enfants explorent en s’amusant pendant que les adultes glanent les clés de lecture du paysage qu’ils s’apprêtent à parcourir.
Plantes médicinales et légendes des eaux
Un marais ne se résume pas à sa géographie. C’est aussi un territoire de savoirs et de récits, et la Maison du Marais en garde la trace. On y découvre les plantes médicinales qui poussent au bord des canaux, celles que l’on récoltait autrefois pour soigner, apaiser ou parfumer. Derrière chaque espèce se cache un usage ancien, un remède de grand-mère, une connaissance transmise par ceux qui vivaient au rythme de l’eau.
Et puis il y a les légendes, car aucun marais qui se respecte n’en est dépourvu. La plus célèbre de l’Audomarois est celle de Marie-Grouette, la sorcière des eaux que l’on évoquait pour tenir les enfants éloignés des berges glissantes. On raconte qu’elle attrapait les imprudents penchés au-dessus des canaux. Derrière le frisson, on devine la fonction de ces histoires : transmettre la prudence dans un pays où l’eau est partout et le danger jamais loin.
Une réserve de biosphère reconnue par l’UNESCO
La valeur du marais audomarois ne tient pas qu’à son charme ou à son histoire. Depuis 2013, il est classé réserve de biosphère par l’UNESCO, dans le cadre du programme « Homme et biosphère ». Ce label distingue les territoires où l’activité humaine et la préservation de la nature parviennent à cohabiter durablement. Le marais coche cette case mieux que beaucoup : on y cultive, on y vit, et l’on y protège dans le même mouvement.
Cette reconnaissance internationale change le regard que l’on porte sur le lieu. Ce qui pouvait passer pour un simple paysage de campagne devient un espace dont l’équilibre intéresse bien au-delà du Pas-de-Calais. Le classement engage aussi à préserver ce fragile arrangement entre les maraîchers, les habitants et la biodiversité, pour que le dernier marais cultivé de France ne devienne pas une carte postale figée.
Une biodiversité que peu de gens soupçonnent
Sous ses airs tranquilles, le marais grouille de vie. On y a recensé plus de 200 espèces d’oiseaux, ce qui en fait un terrain d’observation rêvé pour les amateurs de jumelles comme pour les simples promeneurs attentifs. Au fil des saisons, hérons, butors et migrateurs trouvent dans ce labyrinthe d’eau et de roseaux un refuge devenu rare ailleurs.
La diversité ne s’arrête pas au ciel. Treize espèces de chauves-souris fréquentent le marais à la tombée du jour, et près de 400 variétés de plantes y prospèrent, des roselières aux fleurs discrètes des berges. Cette richesse explique l’attention dont le site fait l’objet, et la Maison du Marais aide justement à la décoder : on apprend à reconnaître ce que l’on croisera dehors, plutôt que de passer à côté sans le voir.
Le marais se vit autant qu’il se visite
Un marais ne se comprend vraiment qu’en y mettant les pieds, ou plutôt en s’y laissant porter. Trois manières s’offrent à qui veut le parcourir. À pied d’abord, le long des chemins de halage et des sentiers qui bordent les canaux. À vélo ensuite, pour couvrir plus de distance et relier les villages maraîchers entre eux. Sur l’eau enfin, qui reste la façon la plus juste de saisir ce territoire pensé pour la navigation.
La barque traditionnelle du marais porte un nom : le bacôve, une embarcation à fond plat conçue pour glisser sur les canaux peu profonds et transporter hommes, bêtes et récoltes. Naviguer en bacôve, c’est retrouver le geste des maraîchers et découvrir le marais à hauteur d’eau, au plus près des berges et des oiseaux. Une expérience qui transforme la visite en souvenir.
Organiser sa visite sur place
La Maison du Marais se situe dans le secteur de Saint-Omer et Clairmarais, au coeur même de l’Audomarois. C’est le point de départ idéal pour une journée dans le marais : on commence par l’intérieur, le sous-marais et les espaces pédagogiques, le temps de poser le décor et de comprendre ce que l’on a sous les yeux, puis on enchaîne avec la découverte du terrain. Prévoir de quoi marcher, et un coupe-vent : sur l’eau et entre les roseaux, le temps de la Côte d’Opale n’est jamais loin.
Le meilleur conseil reste de compléter la visite par une sortie en barque, idéalement en bacôve, pour boucler la boucle entre la théorie et le marais réel. Mieux vaut se renseigner à l’avance sur les horaires et les départs, qui varient selon la saison, auprès de l’office de tourisme du Pays de Saint-Omer. Entre la Maison du Marais, une balade sur l’eau et un détour par la vieille ville, l’Audomarois offre de quoi remplir une journée entière sans jamais s’éloigner de Saint-Omer.



