À quelques kilomètres au nord-est de Saint-Omer, là où les pâtures gorgées d’eau cèdent peu à peu la place aux arbres, il reste une ferme massive aux murs de brique et de grès. Rien n’indique, pour le promeneur pressé, qu’il passe devant l’un des plus vieux sites monastiques de l’Audomarois. Pourtant, cette bâtisse et les quelques ruines qui l’entourent sont les héritières d’une abbaye née il y a près de neuf siècles, sur ordre de l’un des plus grands noms de la chrétienté médiévale.
L’histoire de l’abbaye de Clairmarais commence avec une volonté venue de loin, celle de Bernard de Clairvaux, et avec un terrain que personne d’autre n’aurait songé à bâtir : un marais. C’est de ce paradoxe, un « clair marais » défriché par des moines, que tout est parti.
Une fondation voulue par Bernard de Clairvaux
Au XIIe siècle, l’ordre cistercien essaime à toute vitesse à travers l’Europe. Son inspirateur, Bernard de Clairvaux, multiplie les fondations de maisons nouvelles, choisissant volontiers des lieux retirés, difficiles, où la communauté pourra vivre à l’écart du monde et tirer sa subsistance d’un travail acharné. C’est dans cet esprit qu’il décide d’établir une abbaye dans la forêt de Rihoult, au nord-est de Sithiu, le nom ancien de l’actuelle Saint-Omer.
Pour mener le projet, Bernard envoie l’un des siens. Gonfroi, parfois orthographié Gunfrid, quitte Clairvaux accompagné de douze autres moines, le chiffre symbolique qui rappelle les apôtres et qui marque tant de fondations cisterciennes. Leur mission tient en peu de mots : bâtir une maison de l’ordre dans ce coin de Flandre, et la faire vivre. Pour treize hommes venus de Champagne, le marais audomarois devait ressembler à un bout du monde.
Le 26 avril 1140, les premières fondations
Avant de poser la moindre pierre, il a fallu apprivoiser le terrain. Le marais ne se laisse pas bâtir sans précautions : on draine, on remblaie, on cherche un sol assez ferme pour porter des murs. Une fois le lieu aménagé, les moines posent enfin, le 26 avril 1140, les fondations d’une première maison et d’un oratoire dédié à la Vierge Marie. La date marque la naissance officielle de la communauté.
L’établissement reçoit un nom qui dit tout du paysage : Clarus Mariscus, le « clair marais », en raison du terrain environnant. Gonfroi en devient le premier abbé. Voilà donc une abbaye baptisée par sa géographie même, là où d’autres maisons empruntent le nom d’un saint ou d’un seigneur. À Clairmarais, c’est l’eau et la lumière sur les roseaux qui ont donné le mot.
Des débuts mouvementés et un emplacement définitif
Bâtir dans un marais n’est jamais simple, et les premières décennies de la communauté gardent la trace de ces tâtonnements. Ce n’est qu’en 1161 que l’abbaye s’installe définitivement à son emplacement actuel, celui que l’on connaît aujourd’hui le long de la route d’Arques. Plus de vingt ans séparent donc la première pose de fondations de la fixation durable du monastère sur son site.
Ce délai n’a rien d’exceptionnel pour une fondation médiévale. Le temps de drainer, de construire en dur, de s’assurer que l’eau ne reprenne pas ses droits, une communauté pouvait mettre une génération à se stabiliser. À Clairmarais, l’enjeu était double : il fallait à la fois élever des bâtiments et conquérir, mètre après mètre, une terre cultivable sur le marécage. Les moines cisterciens étaient justement réputés pour ce travail patient de mise en valeur des sols ingrats.
Les donations qui ont fait la richesse de l’abbaye
Une abbaye médiévale ne vit pas seulement de la sueur de ses moines : elle prospère aussi grâce à la générosité des seigneurs du voisinage, qui espèrent en retour des prières pour le salut de leur âme. Clairmarais en bénéficie tôt. En 1145, Arnould Ier de Guînes, son épouse Mathilde et leur fils Baudouin donnent à l’abbaye leurs biens à Niwerlede, étoffant d’un coup le patrimoine de la jeune communauté.
Onze ans plus tard, c’est un personnage de premier plan qui se montre généreux. En 1156, Thierry d’Alsace, comte de Flandre, donne aux moines une portion du bois de Rihoult, cette forêt qui prendra le nom de forêt de Clairmarais. Le geste a une valeur concrète immense : le bois fournit le combustible, les matériaux de construction et le gibier, et son contrôle assoit durablement l’abbaye dans le paysage local. De donation en donation, le monastère devient une puissance foncière de l’Audomarois.
Ce qu’il reste aujourd’hui
Des neuf siècles d’histoire monastique, le paysage ne livre plus qu’un fragment. Il subsiste des ruines, témoins discrets de l’ensemble qui s’élevait ici, et surtout une belle ferme cistercienne du XVIIe siècle, restée debout et préservée. Posée au milieu des pâtures, le long de la route d’Arques, elle donne une idée de l’ampleur que pouvait atteindre le domaine agricole de l’abbaye.
Ces vestiges ne sont pas livrés au hasard. Ruines et ferme sont protégés au titre des monuments historiques, reconnaissance de leur valeur patrimoniale. Et le site n’est pas tout à fait endormi : une brasserie de l’abbaye y perpétue une activité, clin d’oeil à la longue tradition brassicole des communautés monastiques du Nord, et signe que le lieu vit encore, à sa manière.
Entre marais et forêt, une vraie échappée
Visiter Clairmarais, c’est d’abord comprendre un site par son cadre. L’abbaye se niche exactement à la charnière de deux mondes : d’un côté le marais audomarois et ses canaux, de l’autre la forêt qui porte aujourd’hui son nom. En suivant la route d’Arques, on longe les pâtures où apparaît la silhouette de la ferme cistercienne, avant de plonger sous les arbres de la forêt de Rihoult-Clairmarais. C’est ce contraste, l’eau plate des prairies puis l’ombre des futaies, qui donne à la promenade tout son caractère.
Le détour vaut largement la halte patrimoniale. La forêt de Rihoult-Clairmarais offre de beaux itinéraires de marche, et la réserve naturelle du Romelaëre, toute proche, déploie ses étangs et ses observatoires pour qui veut surprendre les oiseaux d’eau du marais. On peut ainsi composer une journée entière au départ de Saint-Omer : un regard sur les ruines de l’abbaye et sa ferme, une boucle en forêt, puis les pontons du Romelaëre au bord de l’eau. De quoi mesurer, sur le terrain, pourquoi des moines venus de Clairvaux ont un jour choisi ce coin de marais pour y poser leurs fondations.



