Patrimoine

Watten, le mont, le moulin et l’abbaye qui veillent sur le marais

Watten, le mont, le moulin et l'abbaye qui veillent sur le marais

À l’extrémité nord du marais audomarois, là où l’Aa canalisée rejoint le canal de la Colme, une colline rompt la platitude des watergangs. C’est le mont de Watten, un promontoire qui domine la plaine et marque la porte de la Flandre française. En haut, un moulin de pierre et les ruines d’une abbaye rappellent que ce point de passage fut, pendant des siècles, un lieu stratégique autant que spirituel.

Watten n’appartient déjà plus au Pas-de-Calais mais au département du Nord. Le village garde pourtant un pied dans l’Audomarois : une petite part du marais s’étend sur son territoire, et son histoire est indissociable de l’Aa. Monter au sommet du mont, c’est embrasser d’un regard tout ce pays d’eau, et comprendre pourquoi tant d’armées et de moines ont convoité cette hauteur.

Un mont qui domine le marais

Le mont de Watten culmine à environ 72 mètres, ce qui en fait le point le plus élevé du marais audomarois et le maillon occidental de la chaîne des Monts de Flandre. Ces buttes isolées, qui émergent de la plaine, ont toujours servi de repères et de points d’observation. De là-haut, la vue porte loin, sur le marais, la vallée de l’Aa et, par temps clair, jusqu’aux reliefs voisins.

Le nom même de Watten dit sa fonction. Il viendrait de Wotten, un mot flamand signifiant passage à gué. La localité s’est en effet installée à un point de franchissement de l’Aa, là où un goulet d’étranglement retient partiellement les eaux du marais avant qu’elles ne filent vers Gravelines et la mer. Position de contrôle, position de péage : Watten a longtemps tenu la clé du bas pays.

Le moulin de la Montagne

Au sommet se dresse le moulin de la Montagne, un moulin-tour en pierre édifié en 1731 à la place d’un ancien moulin de bois. Détail savoureux, ses pierres proviennent en partie de l’abbaye voisine, alors en déclin : le patrimoine religieux a nourri le patrimoine meunier. Le monument est inscrit au titre des monuments historiques depuis 1977.

Son histoire récente est mouvementée. Une tempête emporte ses ailes en 1937, puis l’armée allemande l’utilise comme poste d’observation en 1940, tirant profit de sa position dominante. Racheté par la commune en 1985, il est reconstruit à partir de 1987 et tourne de nouveau depuis 1994, grâce à des passionnés réunis dans les associations de sauvegarde des moulins. C’est aujourd’hui l’un des symboles du village.

L’abbaye Notre-Dame du Mont

Le mont fut d’abord un lieu de prière. Une petite chapelle y aurait été édifiée dès 874, mais l’histoire de l’abbaye commence vraiment en 1072, avec la fondation d’un monastère par le prêtre Olfride et le comte Robert le Frison. Fait notable, il s’agit du premier établissement de chanoines réguliers de Flandre, un modèle de vie communautaire alors nouveau dans la région.

Consacrée en 1097 sous le nom de Notre-Dame du Mont de Watten, l’abbaye devient un lieu de pèlerinage et un centre de pouvoir. Elle accueille même la sépulture de Thierry d’Alsace, comte de Flandre, signe de son prestige. Mais sa position, sur une hauteur frontalière, la place au cœur des conflits : elle est ravagée, reconstruite, fortifiée, au gré des guerres qui secouent la Flandre médiévale.

Des jésuites anglais à la Révolution

À l’époque moderne, l’abbaye connaît un chapitre inattendu. À partir de 1608, des jésuites anglais s’y installent et y tiennent un noviciat, dans le sillage du fameux collège des jésuites anglais de Saint-Omer. Ce lien avec l’Angleterre catholique en exil, si présent dans le Pays de l’Aa, se retrouve donc jusque sur le mont de Watten, jusqu’à la suppression de l’ordre en 1763.

La Révolution scelle la fin de l’abbaye, vendue comme bien national en 1792. De l’ensemble monastique, il ne subsiste guère qu’une tour du XVe siècle et des pans de murs, mais ils suffisent à marquer le paysage. Classés dès 1909, ces vestiges se visitent à l’occasion des Journées européennes du patrimoine et de quelques dates estivales, quand la tour ouvre exceptionnellement ses portes.

L’église Saint-Gilles

Dans le village même, l’église Saint-Gilles rappelle l’ancien rayonnement de l’abbaye, puisqu’elle fut fondée en 1236 sur décision des moines. Sa tour-clocher, bâtie au XVe siècle, est le morceau le plus remarquable : robuste et élancée, elle est classée monument historique depuis 1984. Elle a porté une flèche jusqu’aux environs de 1800.

À l’intérieur, l’église conserve du mobilier provenant de l’ancienne abbaye du mont, comme si la communauté disparue avait légué ses trésors au village. C’est l’un des charmes de Watten : le patrimoine y circule d’un lieu à l’autre, du sommet vers la vallée, et raconte par petites touches une histoire longue de plus de mille ans.

Une ville-frontière disputée

Comme beaucoup de localités du bas pays, Watten a longtemps changé de mains. Française, flamande, anglaise, espagnole selon les époques, elle a subi les guerres du XVIe et du XVIIe siècle, avec leur lot de fortifications et de destructions. Des remparts de terre du XVIIe siècle subsistent d’ailleurs, et le bastion du moulin, accessible au public, en garde la mémoire.

C’est le traité de Nimègue, en 1678, qui fixe définitivement Watten dans le royaume de France. Le village entre alors dans une période plus calme, avant de connaître un renouveau industriel au XIXe siècle, avec ses tuileries, sa filature et ses chantiers navals installés le long de l’eau. L’Aa, encore et toujours, façonne le destin de la commune.

Monter au mont aujourd’hui

Watten se découvre à pied, en montant vers le sommet. Plusieurs sentiers courts mènent au moulin et aux vestiges de l’abbaye, offrant à chaque virage un point de vue nouveau sur le marais et la vallée. Le circuit de la Montagne, très accessible, se boucle en une petite heure, idéal pour une sortie en famille couronnée par le panorama du haut du mont.

Pour qui explore l’Audomarois, Watten est une étape qui prend de la hauteur, au sens propre. Après les watergangs et les faubourgs maraîchers de Saint-Omer, on vient ici saisir le marais depuis son sommet, à la charnière du Pas-de-Calais et de la Flandre. Un mont, un moulin, une abbaye : trois silhouettes qui, ensemble, résument mille ans d’histoire du Pays de l’Aa.