Patrimoine

L’hôtel de ville d’Arques, manifeste flamand d’une ville du verre

L'hôtel de ville d'Arques, manifeste flamand d'une ville du verre

À quelques kilomètres de Saint-Omer, Arques n’a pas l’allure d’une cité historique au sens où on l’entend d’ordinaire. Pas de remparts médiévaux, pas de cathédrale dominant les toits. Et pourtant, en arrivant au centre, on tombe sur un bâtiment qui arrête le regard : un hôtel de ville aux pignons découpés en escalier, hérissé de détails sculptés, bien plus imposant que ne le laisserait deviner la taille de la commune. On dirait un fragment de Flandre posé là, au bord de l’Aa.

Cet édifice, élevé au début du XXe siècle sur les plans de l’architecte Léon Libersalle, raconte une histoire singulière : celle d’une ville façonnée par l’industrie du verre qui, en se dotant d’une maison commune monumentale, affirmait son rang et son ambition. Pour comprendre Arques, il faut commencer par lever les yeux vers ses pignons à pas de moineau.

Un bâtiment qui se remarque

La première chose qui frappe, c’est la verticalité de la façade. Là où beaucoup de mairies de villages se contentent d’un corps de logis sobre surmonté d’un fronton et d’une horloge, l’hôtel de ville d’Arques joue la carte du décor et de la hauteur. Les pignons montent en gradins, le toit se découpe en pointes, la pierre dialogue avec la brique. On ne passe pas devant sans le voir.

Ce parti pris n’a rien d’anodin. Un hôtel de ville, au tournant du XXe siècle, n’est pas qu’un lieu administratif. C’est le visage de la commune, l’endroit où l’on célèbre les mariages, où l’on vote, où l’on reçoit. Le bâtir grand et richement orné, c’est dire quelque chose de la fierté d’une population et de l’autorité d’une municipalité. Arques l’a manifestement compris.

Les pignons à pas de moineau, signature du Nord

Le détail le plus reconnaissable de l’édifice, ce sont ses pignons en escalier. On les appelle pignons à redents, ou pignons à pas de moineau, parce que leur ligne montante évoque les marches que gravirait un oiseau. C’est une forme typique de l’architecture flamande, que l’on retrouve sur les beffrois, les anciennes halles et les maisons de marchands de tout le nord de l’Europe, des Flandres jusqu’aux Pays-Bas.

En choisissant ce vocabulaire, Léon Libersalle n’a pas inventé un style pour Arques. Il a puisé dans un répertoire local, ancré dans le paysage de la région. Saint-Omer et l’Audomarois appartiennent à cette aire culturelle où la frontière entre la France et la Flandre s’est longtemps déplacée, et où l’architecture garde la mémoire de cette appartenance. Les pignons à redents d’Arques sont une manière d’inscrire la commune dans sa géographie profonde.

Une touche de Renaissance, l’esprit Louis XII

À cette base flamande, l’architecte a mêlé une autre influence : le style Louis XII, cette première manière de la Renaissance française qui marque le passage du gothique tardif aux formes nouvelles venues d’Italie. On le reconnaît à un goût pour la pierre sculptée, les encadrements ouvragés, un certain équilibre entre tradition et fantaisie décorative. C’est le langage des châteaux du début du XVIe siècle, transposé ici sur un édifice public bien plus tardif.

Ce mariage n’est pas une maladresse, c’est un choix d’époque. Le début du XXe siècle aime convoquer les styles du passé pour leur charge symbolique. Construire une mairie qui évoque à la fois la Flandre marchande et la Renaissance française, c’est composer une image flatteuse : celle d’une ville héritière, sérieuse, soucieuse de paraître ancienne et noble alors même qu’elle doit l’essentiel de sa croissance à une industrie toute récente.

Le verre, moteur d’une ville

Car derrière la façade, il y a l’usine. Arques s’est industrialisée autour du verre, et cette spécialité a transformé la commune en profondeur. Là où d’autres villes du secteur sont restées rurales ou marchandes, Arques a vu pousser des ateliers, puis des sites de production qui ont attiré la main-d’oeuvre et fait gonfler la population. Le nom de la ville reste associé, encore aujourd’hui, à la fabrication d’objets en verre.

Cette industrialisation a eu des conséquences directes sur le tissu urbain. Pour loger les ouvriers et leurs familles, on a bâti des cités ouvrières liées aux industries du verre, ces ensembles de maisons regroupées à proximité des lieux de travail. La physionomie d’Arques s’est dessinée autour de cette logique productive : on ne comprend pas la ville sans son verre, comme on ne comprend pas Saint-Omer sans son eau et ses marais.

Le prestige et l’atelier

Il y a quelque chose de saisissant dans ce contraste. D’un côté, un hôtel de ville qui emprunte ses formes aux beffrois flamands et aux châteaux Renaissance, tout en pierre travaillée et en pignons orgueilleux. De l’autre, une ville ouvrière dont la richesse vient du four, du sable fondu et du travail à la chaîne. Le bâtiment monumental et l’atelier industriel cohabitent dans la même commune, presque comme deux visages d’une même ambition.

On peut lire cet hôtel de ville comme une réponse à une question simple : comment une ville qui se construit par le travail affirme-t-elle sa légitimité ? En se dotant d’un édifice qui parle le langage du prestige ancien. La mairie devient alors une déclaration : Arques n’est pas qu’une zone d’usines, c’est une vraie ville, avec son histoire revendiquée, son centre, son identité. Le décor flamand sert cette affirmation.

Léon Libersalle, l’architecte du projet

C’est à Léon Libersalle que l’on doit les plans de cet ensemble. Concevoir un hôtel de ville, c’est tenir plusieurs exigences à la fois : offrir des espaces de travail et de réception fonctionnels, donner à la façade une présence forte, et inscrire le tout dans un goût acceptable pour les élus comme pour les habitants. Le résultat, à Arques, penche clairement du côté de l’affirmation : l’architecte a fait le pari de la monumentalité et du décor.

Ce choix le place dans le courant de son temps. À la même époque, partout dans le Nord et le Pas-de-Calais, des communes en pleine croissance commandent des édifices publics ambitieux qui empruntent au répertoire régional. L’hôtel de ville d’Arques appartient à cette famille de bâtiments qui, sous des dehors anciens, traduisent en réalité la confiance et l’élan d’une France industrielle en plein essor.

À voir aujourd’hui à Arques

L’hôtel de ville se découvre simplement, depuis le centre d’Arques. Prenez le temps de vous arrêter devant la façade, de suivre la ligne en escalier des pignons et de chercher les détails sculptés qui trahissent l’inspiration Louis XII. C’est un de ces bâtiments qui gagnent à être regardés lentement, à la bonne lumière, quand le relief de la pierre se dessine. Une courte halte suffit, mais elle change la manière dont on perçoit la ville.

Et puisque vous êtes à Arques, prolongez la visite. La ville se raconte aussi par son eau et par son verre, et le secteur réserve d’autres curiosités, à commencer par les fameuses Fontinettes, témoins de l’histoire de la navigation sur l’Aa. Pour préparer votre balade et connaître les horaires, l’office de tourisme du Pays de Saint-Omer reste le meilleur point de départ : il vous orientera vers les sites à voir aux alentours et complétera ce premier coup d’oeil sur l’hôtel de ville.