Levez les yeux en entrant dans la cathédrale Notre-Dame de Saint-Omer, du côté de l’entrée principale, et vous comprendrez vite pourquoi les visiteurs s’arrêtent net. Au-dessus de la nef se dresse un immense buffet de bois sculpté et doré, un mur de tuyaux encadré de colonnes, de statues et de volutes qui semblent avoir poussé là comme une forêt. C’est le grand orgue, un instrument né en 1717 et dont l’habillage compte parmi les plus remarquables que la France ait conservés.
Derrière la beauté du décor, il y a une histoire d’artisans, de contrats signés et de patience. Construire un tel orgue, à l’aube du XVIIIe siècle, mobilisait des facteurs venus de Douai, des sculpteurs audomarois et un doreur dont on suivait les paiements année après année. Voici l’histoire de ce chef-d’oeuvre baroque qui veille encore sur la nef.
Un instrument né en 1717
Le grand orgue de la cathédrale de Saint-Omer a été construit en 1717 par les frères Thomas et Jean-Jacques Desfontaines, facteurs d’orgues installés à Douai. À cette époque, l’orgue n’est pas un simple ornement liturgique. C’est une machine sonore d’une complexité folle, faite de centaines de tuyaux, de soufflets, de mécanismes de bois et de métal qu’il faut accorder, régler, équilibrer pour que l’ensemble parle d’une même voix.
Confier ce travail à des facteurs de Douai n’avait rien d’anodin. La ville voisine comptait alors parmi les centres réputés de la facture d’orgues dans le nord du royaume. En faisant appel aux Desfontaines, le Chapitre de la cathédrale s’assurait un instrument à la hauteur de l’édifice, capable de soutenir le chant des offices et de remplir l’immense vaisseau de pierre de la collégiale devenue cathédrale.
Le contrat de 1716
L’aventure commence par un acte écrit. Le 17 février 1716, le Chapitre signe avec les artisans chargés du buffet un contrat en bonne et due forme pour fabriquer l’habillage du nouvel orgue. Le délai fixé est de dix-huit mois, ce qui donne la mesure du chantier : un an et demi de travail pour façonner la structure de bois qui allait recevoir les tuyaux.
Ce document nous rappelle qu’un orgue se construit en deux métiers distincts. D’un côté, la partie sonore, les tuyaux et la mécanique, oeuvre des facteurs. De l’autre, le buffet, ce grand meuble qui abrite et met en scène l’instrument, confié à des menuisiers et des sculpteurs. À Saint-Omer, les deux chantiers avancent de front, et c’est leur rencontre qui donne au résultat toute sa force.
Les Piette, sculpteurs audomarois
Le buffet, lui, est l’oeuvre de gens du cru. En 1717, ce sont les frères Antoine-Joseph et Jean-Henri Piette, maîtres sculpteurs et menuisiers à Saint-Omer, qui le réalisent avec leur beau-frère Jacques-Joseph Baligand. On retrouve là toute une famille d’artisans locaux, unie par le métier et par le sang, mettant son savoir-faire au service de la plus grande église de la ville.
Le résultat fait partie des buffets d’orgue les plus remarquables de France. Statues, atlantes, guirlandes, tourelles de tuyaux qui montent et redescendent comme une vague : tout l’art baroque se déploie dans ce mur de chêne sculpté. Que des artisans d’une sous-préfecture aient produit une telle pièce en dit long sur la vitalité des ateliers audomarois au début du XVIIIe siècle.
L’or et les armes du Chapitre
Sculpter le bois ne suffisait pas. Il fallait ensuite le dorer, pour que le buffet capte la lumière des hautes fenêtres et brille dans la pénombre de la nef. Cette tâche revient au peintre-doreur François Elbo, qui pose l’or sur les reliefs et les ornements. La dorure transforme le meuble de chêne en pièce d’apparat, digne du lieu et du rang du Chapitre.
Les archives gardent même la trace de la fin du chantier. La dernière mention de paiement est un reçu daté du 13 juin 1721, pour la sculpture des armes du Chapitre. Quatre ans après la construction de l’orgue, on finissait donc encore d’orner le buffet de ces blasons qui rappelaient à qui appartenait l’instrument. Un détail comptable qui nous relie, à trois siècles de distance, au geste des artisans.
Cavaillé-Coll passe par là
Un orgue n’est jamais figé. Au fil des décennies, la mécanique s’use, les goûts musicaux changent, les facteurs perfectionnent leur art. En 1855, l’instrument de Saint-Omer est relevé, c’est-à-dire reconstruit, par Aristide Cavaillé-Coll, le plus important facteur d’orgues du XIXe siècle. Un nom qui résonne pour tout amateur de musique d’orgue.
Cavaillé-Coll a signé les grandes orgues des cathédrales et basiliques les plus prestigieuses de France. Qu’il soit intervenu ici place l’instrument audomarois dans une lignée d’exception. Le buffet baroque de 1717 a ainsi conservé sa silhouette d’origine tout en abritant, derrière ses tuyaux, le génie sonore du facteur qui a redéfini l’orgue romantique. Ancien et moderne se sont rejoints dans un même meuble.
L’écho de Titelouze
Parler d’orgue à Saint-Omer, c’est forcément évoquer une autre grande figure liée à la cathédrale : Jehan Titelouze, qui en fut l’organiste. Bien avant la construction du buffet baroque, la tribune de l’église avait déjà accueilli un musicien dont le nom reste attaché à l’histoire de l’orgue français. La continuité est belle : un même lieu, traversé par des générations de mains posées sur les claviers.
Cet ancrage musical fait partie de l’identité de la cathédrale. L’instrument que l’on admire aujourd’hui n’est pas une pièce de musée muette, mais le maillon visible d’une longue tradition. Pour qui veut creuser le sujet, notre article consacré à la cathédrale Notre-Dame replace ce grand orgue dans l’ensemble du monument et de son patrimoine.
Le voir et l’entendre aujourd’hui
La bonne nouvelle, c’est que ce chef-d’oeuvre n’a rien d’inaccessible. Il suffit de pousser la porte de la cathédrale Notre-Dame, en plein coeur du vieux Saint-Omer, et de remonter la nef pour se retrouver face au buffet. Prenez le temps de détailler les sculptures, de suivre du regard la montée des tourelles de tuyaux, de repérer les armes dorées qui ont tant occupé les artisans de 1721.
Pour vraiment apprécier l’instrument, rien ne vaut une audition ou un concert, lorsque l’orgue donne enfin de la voix et fait vibrer la pierre. La saison culturelle de la cathédrale et l’office du tourisme du Pays de Saint-Omer renseignent sur les dates de ces rendez-vous. Glissez la visite dans une flânerie au coeur de l’Audomarois : entre les ruelles anciennes et les trésors de la cathédrale, le grand orgue de 1717 mérite largement le détour.



