Patrimoine

Joseph Bienaimé Caventou, le pharmacien de Saint-Omer qui a isolé la quinine

Joseph Bienaimé Caventou, le pharmacien de Saint-Omer qui a isolé la quinine

On connaît peu son visage, et pourtant son nom figure sur les murs d’amphithéâtres de pharmacie dans le monde entier. Joseph Bienaimé Caventou est né à Saint-Omer le 30 juin 1795, dans une ville encore marquée par les remous de la Révolution. Quelques années plus tard, devenu chimiste à Paris, il allait participer à l’une des plus grandes aventures scientifiques du XIXe siècle : extraire, une à une, les molécules actives cachées au coeur des plantes. La plus célèbre de ces molécules, la quinine, a sauvé des millions de vies en devenant le premier traitement efficace contre le paludisme.

Derrière cette figure de manuel se cache un enfant du Pays de Saint-Omer dont l’histoire commence dans les couloirs de l’hôpital de la ville. Retour sur le parcours d’un Audomarois qui a changé la médecine moderne sans jamais chercher à en tirer fortune.

Un enfant de l’hôpital de Saint-Omer

Joseph Bienaimé Caventou grandit dans un univers où l’odeur des préparations et des plantes séchées est familière. Son père, Pierre-Vincent Caventou, est pharmacien militaire puis pharmacien-chef de l’hôpital civil de Saint-Omer. Le jeune Joseph apprend donc le métier dans l’officine paternelle, au contact direct des remèdes que l’on prépare alors à la main, à partir d’écorces, de racines et de feuilles.

Cette formation de terrain compte autant que les livres. Dans la pharmacie d’un hôpital de province, on observe ce qui soigne et ce qui échoue, on dose, on filtre, on recommence. Caventou y acquiert une chose précieuse pour la suite : la patience du manipulateur, celle qui consiste à reprendre cent fois la même opération jusqu’à obtenir une poudre pure. C’est avec ce bagage qu’il quitte l’Audomarois pour poursuivre ses études à Paris.

La rencontre avec Pelletier

À Paris, Caventou intègre l’École de pharmacie et croise la route de Pierre-Joseph Pelletier, un chimiste de quelques années son aîné. Les deux hommes se complètent : Pelletier a le sens des grandes intuitions, Caventou la rigueur méthodique du préparateur. Ensemble, dans un laboratoire installé à l’arrière d’une officine, ils s’attaquent à une question qui obsède les savants de l’époque. Comment isoler, sous forme pure, les principes actifs que les plantes médicinales ne livrent que mélangés à mille autres substances ?

Leur secret tient à une approche prudente. Plutôt que d’attaquer la matière végétale avec des acides violents qui détruisent ce que l’on cherche, ils privilégient des solvants doux, capables de séparer les composés sans les abîmer. Entre 1817 et 1821, ce duo va aligner les découvertes à un rythme qui paraît aujourd’hui à peine croyable.

1820, l’année de la quinine

En 1820, Pelletier et Caventou isolent la quinine à partir de l’écorce de quinquina, cet arbre d’Amérique du Sud dont on connaissait depuis longtemps les vertus contre les fièvres sans comprendre pourquoi il agissait. En extrayant la molécule responsable, les deux chercheurs transforment un remède empirique en médicament dosable, reproductible, fiable.

L’enjeu dépasse de loin le laboratoire. Le paludisme ravage alors des régions entières, des colonies aux marais d’Europe. Disposer d’une quinine purifiée, c’est pouvoir traiter et prévenir la maladie avec une efficacité jamais atteinte. Pendant plus d’un siècle, jusqu’à l’arrivée des antipaludiques de synthèse, la quinine restera l’arme principale contre l’une des maladies les plus meurtrières de l’histoire.

Bien plus qu’une seule molécule

Réduire Caventou à la quinine serait injuste. La liste de ses travaux avec Pelletier ressemble à un inventaire des fondations de la pharmacologie moderne. Dès 1817, ils donnent son nom à la chlorophylle, le pigment vert qui permet aux plantes de capter la lumière. L’année suivante, ils isolent la strychnine, ce poison violent qui deviendra aussi un outil de laboratoire, puis la brucine.

Viennent ensuite la cinchonine, proche cousine de la quinine, et la caféine, dont ils établissent la nature. Chacune de ces substances ouvre un champ de recherche entier. En quelques années, le tandem a posé les bases d’une discipline nouvelle : la chimie des alcaloïdes, ces composés végétaux qui agissent puissamment sur l’organisme. La pharmacie cesse d’être un art de l’à-peu-près pour devenir une science de la mesure.

Le choix de ne rien breveter

Un détail en dit long sur le personnage. Plutôt que de protéger leur procédé par un brevet et d’en tirer une rente, Pelletier et Caventou publient leur méthode d’extraction de la quinine et la laissent à la disposition de tous. N’importe quel pharmacien capable de la reproduire peut ainsi fabriquer le médicament.

Ce geste, rare à toutes les époques, explique en partie la diffusion fulgurante du traitement. Il dit aussi quelque chose de l’esprit du savant tel que Caventou le concevait : la connaissance devait servir, pas enrichir. Il poursuivra d’ailleurs sa carrière comme professeur à l’École de pharmacie de Paris, formant des générations d’élèves et siégeant à l’Académie de médecine.

La mémoire d’un savant audomarois

Caventou meurt à Paris le 5 mai 1877, à 81 ans. La reconnaissance posthume ne tarde pas : en 1900, un monument à la gloire de Pelletier et Caventou est érigé boulevard Saint-Michel, en plein quartier des facultés parisiennes, là où des étudiants en médecine et en pharmacie passent chaque jour. La statue de bronze sera fondue sous l’Occupation, mais l’hommage témoigne de la place qu’occupaient les deux hommes dans la mémoire scientifique française.

Pour le Pays de Saint-Omer, Caventou reste l’un de ces enfants du territoire dont le rayonnement a largement dépassé les remparts de la ville. Né à quelques pas de la cathédrale, formé dans la pharmacie d’un hôpital de sous-préfecture, il rappelle que les grandes découvertes naissent parfois loin des capitales, dans des officines de province où l’on apprend d’abord à bien faire les choses.

Sur ses traces aujourd’hui

Flâner dans le vieux Saint-Omer, c’est marcher dans la ville qu’a connue le jeune Caventou avant son départ pour Paris. Les ruelles autour de la cathédrale Notre-Dame, le quartier de l’ancien hôpital, les hôtels particuliers du centre composent encore le décor d’une cité prospère du début du XIXe siècle. Une visite du musée de l’Hôtel Sandelin complète utilement la promenade pour qui veut comprendre la vie quotidienne et savante de l’Audomarois à cette époque.

La prochaine fois que vous croiserez le mot quinine au détour d’une étiquette ou d’un récit de voyage sous les tropiques, vous saurez qu’une partie de cette histoire a commencé ici, dans une pharmacie de Saint-Omer. C’est aussi cela, l’empreinte d’un territoire : des noms que l’on retrouve, sans toujours le savoir, dans la grande histoire des sciences.